Il faut sauver l’enseignement des langues anciennes au lycée !

Le latin et le grec ont été mis au rencart, au mépris du bénéfice intellectuel et culturel pour les élèves.
© Samuel Martin Boulevard Voltaire
© Samuel Martin Boulevard Voltaire

Permettez-moi de donner mon avis d'ancien professeur sur une « Lettre ouverte au ministre de l'Éducation nationale pour le rétablissement des points bonus du latin et du grec au baccalauréat ». Parmi les premiers signataires figurent, notamment, des membres de l'Académie française, de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, des universitaires, des écrivains, des journalistes, des artistes et des enseignants engagés en faveur de la transmission des humanités.

Jusqu'en 2020, avant la réforme du baccalauréat, l'option facultative de langue ancienne rapportait des points bonus calculés d'une manière avantageuse : seuls comptaient les points au-dessus de 10/20, affectés du coefficient 3 ; ajoutés au total des notes, ils permettaient notamment d'obtenir une mention. C'était une manière, d'une part, de récompenser les élèves qui avaient fait l'effort de poursuivre au lycée l'étude du latin ou du grec, d'autre part, de promouvoir une option fragilisée par des effectifs insuffisants. Avec la réforme Blanquer, son poids s'est dilué dans le contrôle continu et est devenu insignifiant.

Pourquoi, diront les sceptiques, privilégier des langues mortes plutôt que d'autres disciplines, apparemment plus utiles ? Le texte de la pétition, que je vous invite à lire intégralement, en résume les principales raisons : « L’enjeu dépasse largement la question des effectifs : les humanités ne forment pas seulement de bons élèves ; elles forment des citoyens éclairés […]. Les humanités développent la rigueur intellectuelle, l’attention aux textes et le goût de la nuance : qualités plus nécessaires que jamais à l'ère de l'immédiateté informationnelle […]. Les humanités constituent une école du discernement. Elles permettent de former des esprits libres, capables de penser par eux-mêmes et de participer pleinement à la vie démocratique. »

Des bienfaits ignorés

Tout est dit, ou presque, sur les bienfaits intellectuels de l'étude des langues anciennes, que les plus âgés de nos lecteurs ont pu connaître, dès la sixième pour le latin, à partir de la quatrième pour le grec. Tout cela a disparu avec la réforme Berthoin de 1959, qui préludait à la réforme du collège unique de 1975. Les langues anciennes étaient considérées, idéologiquement, comme discriminatoires, un facteur de sélection, financièrement, comme un « luxe » dont on pouvait se passer. C'est ainsi que les gouvernements, de gauche comme de droite, ont laissé dépérir leur étude.

Le latin subsiste encore un peu au collège et disparaît progressivement au lycée. Ne parlons pas du grec, qui devient la perle rare. Le résultat, c'est que non seulement les élèves latinistes ou hellénistes sont de moins en moins nombreux, mais le ministère, faute de vivier suffisant, n'arrive même pas, depuis des années, à pourvoir tous les postes de lettres classiques aux concours du CAPES et de l'agrégation. Il ne semble guère s'en émouvoir, comme s'il attendait patiemment la mort du latin et du grec, faute d'élèves et de professeurs, pour se débarrasser définitivement du problème.

Je vous encourage fortement à signer cette pétition, même si vous n'avez jamais eu la chance d'apprendre une de ces langues. « De tous les luxes, la culture est celui qui est le moins réservé à l’argent, le plus propre à nier et transcender toute hiérarchie sociale », écrivait la regrettée Jacqueline de Romilly. Au nom de l'égalitarisme ou de l'utilitarisme, les gouvernements de gauche comme de droite ont mis au rencart le latin et le grec, méconnaissant le bénéfice intellectuel et culturel que les élèves de tous les milieux pouvaient en tirer. À moins que, pis encore, ils n'aient estimé qu'il valait mieux, pour sauvegarder leurs intérêts, que les masses destinées aux tâches d'exécutants ne fussent pas trop cultivées.

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Philippe Kerlouan
Chroniqueur à BV, écrivain, professeur en retraite

Vos commentaires

73 commentaires

  1. Toutes les raisons évoquées sont exactes, mais il en manque une: celle qui contribuerait à creuser encore davantage l’écart avec les nouvelles populations pour lesquelles la culture générale n’existe pas. Comment motiver les jeunes issus de l’immigration africaine ou orientale à apprendre le latin ou le grec alors qu’il ne maitrise même pas le français?

  2. Chalepa ta kala, ce qui veut dire à peu près : les belles choses sont difficiles. Les mathématiques ont aussi été ravagées ces derniers temps. Résultat : nos élèves ne savent plus raisonner. Cela en fera donc de bons citoyens! D’une pierre deux coups. On fait des économies et des citoyens dociles.

  3. L’école, un endroit où des gens qui ne l’ont jamais quitté préparent la génération suivante à intégrer la société. A l’école, on apprend à apprendre et le latin est un des meilleurs moyens de faire mouliner une cervelle. Les maths itou. Quand je vois les résultats de l’évolution de l’enseignement du français, j’hallucine : un bac+5 me fait 2fautes par ligne alors qu mon grand père qui avait quitté l’école à 14 ans rédigeait parfaitement et sans fautes.

  4. Voilà, c’est fait et félicitations aux collègues qui chaque jour s’engagent pour sauver ces disciplines essentielles.

    • Le Latin et le Grec ne sont pas des disciplines essentielles. Les profs vivent dans un monde clos. Le monde extérieur, ses nouveautés ne les intéressent pas.

  5. En supprimant ce formidable accès aux sources de notre culture on espère réduire la culture générale (fondée sur l’expérience des générations) et donc la maturité des citoyens. Pascal – qui était un génie des maths et de la physique – démontre que « l’esprit de finesse » est plus difficile à acquérir et plus utile que « l’esprit de géométrie ». Attendons que quelqu’un démontre que Pascal était nul ! Seule la culture classique permet d’accéder à la culture classique. Pas le calcul intégral.

    • Opposer l’esprit de finesse et l’esprit de géométrie n’a aucun sens. Cela revient à comparer un marteau et un tournevis. L’un et l’autre sont indispensables et se complètent.

      • Hors sujet ! . Pascal distingue les deux formes d’aptitude intellectuelle et les  »oppose » d’autant moins qu’il maîtrisait les deux ! Avant de trancher à mauvais escient vous auriez dû le lire ce qu’il explique. Mais pour ça il faut avoir l’esprit de finesse…

  6. TOUT ce qui développe l’intelligence a été mis au rencart. Et la liste est longue. C’est ce qui leur permet d’endormir la population comme la grenouille dans son bocal. Et ça fonctionne parfaitement.

  7. J’ai fait du latin dans ma jeunesse, et en tire encore les bénéfices aujourd’hui : compréhension d’un mot, quand on remonte à son éthimologie, orthographe etc… Faire du latin et du grec, c’était avoir un certain état d’esprit.

  8. Ce qui n’est pas facile à faire comprendre dans la promotion de l’étude du latin est que ce qui ne sert à rien est la clef qui ouvre la compréhension, non seulement de la langue mais de la pensée. L’erreur est d’appeler « morte » une langue qui vit génétiquement dans une autre, boîte à outil de l’histoire, de la philosophie, de la précision – localisation d’un mot, conduisant à la réflexion ou recèlant une mémoire oubliée qui demeure en rémanence, suspendue à la langue. Idem pour le grec dont est farci notre langue, pas seulement dans son usage savant. L’Eglise, de facto, en abandonnant le latin a perdu son esperanto naturel, évangélique à l’échelle humaine et trahi sa mission :  » Eli, Eli, lama sabachthani ? ». Zut, c’est de l’hébreu ! Langue morte et ressuscitée, enseignée en notre Sorbonne médiévale, familière de Rabelais, comme le grec et le latin. Montaigne, si délicieusement latiniste disait que le latin était sa langue maternelle. On comprend mieux la richesse de sa pensée, et, pour le parodier, je dirais :  » Tous les chemins mènent au latin, et le dernier y conduit. »

  9. Qu’est ce que vous voulez, il faut faire un choix !
    on ne peut pas enseigner lbgtqxyz et ,le latin et le grec !
    « Ils » ont choisi !

    • Ces langues sont tout sauf préhistoriques : c’est en grande partie grâce à elle que l’on connaît l’Histoire ! Grâce au grec Champollion a décrypté les hiéroglyphes qui nous apprennent l’histoire de ´Egypte antique. Notre culture et notre langue dérivent du latin et du grec. Evidemment connaître ces langues n’est pas indispensable mais si la France veut continuer à former de grand historiens, elle doit avoir des latinistes et hellénistes de bon niveau . Et quel régal de connaître l’origine des mots de notre belle langue actuellement martyrisée !

      • « langues « mortes » ? Il faudra y revenir.
        Non seulement pour des raisons de vocabulaire et d’orthographe, en français mais encore ( sed etiam !) parce que l’étude du latin fait appel à l’esprit d’analyse et de synthèse. Evidemment, l’étude des langues dites mortes est réservée à » ceux qui ont des facilités » et donc à une élite mais c’est la langue française qui l’exige : soit la qualité soit le n’importe quoi ( fautes d’orthographe, de conjugaison et d’emploi des temps, recours aux néologismes, décalque à partir de l’anglais : « il-faut-se-poser-la-question-sur- comment/pourquoi, à la place de…sur la manière de / la raison pour laquelle ) . Il faudra choisir.

    • Et ça intéresse qui, dans la vraie vie, la trigonométrie, l’algèbre ? 1% ? Beaucoup moins ? Seules l’arithmétique et un peu de géométrie sont indispensables à tous, toute la vie. L’argument selon lequel ces maths inutiles sont un exercice mental est le même que pour les langues anciennes. De plus latin et grec permettent un accès direct, toute la vie, à la philosophie fondatrice de Platon et Aristote qui, eux, sont indispensables dans la vraie vie, à tous, toute la vie, y compris à vous, « plang » : logique formelle, éthique, philosophie politique, dialectique, rhétorique; et les source de notre littérature, et la philo et même l’économie…

  10. La raison est plus simple. Juste une question comptable. Moins il y a d’options plus on fait d’économies. C’est vrai pour toutes les matières et plus récemment, ce sont les maths qui en ont fait les frais.
    Les exemples sont multiples. On veut un enseignement unque des sciences au collège réunissant physique, SVT,techno.
    Autrefois on avait des professeurs d’EPS hommes pour les garçons et femmes pour les filles. Vu les événements actuels, on se dit que ce n’était pas idiot.

    • J’ai eu un prof de sport qui avait été celui de mon père, je me souviens de ce prof, manteau de fourrure sur le dos, armé d’un sifflet nous faisant courir en short dans la cour en Janvier….J’ai connu aussi l’hébertisme à l’EAMF Saint mandrier

  11. Lorsque dans les années 90 je m’étonnais que le latin n’était plus enseigné au collège, un prof m’a retorqué que ça ne servait à rien. L’éducation nationale est devenue fabrique à crétins. Quoi de mieux , pour nos « élites », qu’un troupeau bêlant pour les diriger, tête baissé, occupé à prendre les aides sociales en tout genre, vers l’avenir radieux d’une fédération européenne?

    • Dans les années 60 les classes dites classiques où on enseignait le latin ,et accessoirement le grec, avaient la réputation , fondée ou pas c’est un autre problème, d’accueillir les meilleurs élèves et d’avoir de meilleurs enseignants. Cette sélection de facto ne se fondait pas sur l’argent mais sur l’exigence parentale en matière d’éducation.

      • J’en ai fait et pourtant c’était dans un G O D d’un gros village. Mais c’était une autre époque, c’était l’époque des classes de « transition » qui étaient, je cite:  » destinées à des élèves âgés de 11 à 12 ans, qui n’ont pas été admis dans le cycle d’observation et qui, pour des raisons diverses, souffrent d’un retard scolaire sans, pour autant, relever de l’enseignement des classes de perfectionnement ». Ces gamins se retrouvaient, sans diplôme à pelleter au bord des routes à 16 ans…Tout n’était pas rose.

    • Toutes les réformes de l’éducation nationale vont dans ce sens : générer un maximum de consommateurs abrutis.

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