Viol d’une octogénaire : dans les médias, le choix des mots, le poids des silences

Du « jeune de 16 ans » au « mineur non accompagné », une même affaire révèle des choix éditoriaux très différents.
Photo de Rajan Abdulla: https://www.pexels.com/fr-fr/photo/une-femme-agee-a-paris-en-presence-de-la-police-36841147/
Photo de Rajan Abdulla: https://www.pexels.com/fr-fr/photo/une-femme-agee-a-paris-en-presence-de-la-police-36841147/

Le viol d'une femme de 80 ans dans le hall de son immeuble, à Rennes, est profondément choquant, après tant d'autres viols sur des femmes âgées dans toute la France, dans des hôpitaux, dans des EHPAD, quand ce n'est pas dans la rue ou à domicile. En ce qui concerne le récent viol de Rennes, le suspect, âgé de 16 ans, a été rapidement interpellé. Les faits sont d'une extrême gravité et ne souffrent d'aucune contestation. En revanche, leur présentation varie sensiblement selon les médias.

Le Figaro évoque dès son titre un « mineur marocain de 16 ans » et précise rapidement qu'il s'agit d'un mineur non accompagné. Ouest-France préfère parler d'un « jeune de 16 ans ». Le Télégramme retient « un adolescent ». La Dépêche mentionne simplement « un mineur de 16 ans ». Les faits sont identiques. Le suspect aussi. Seuls changent les éléments que chaque rédaction choisit de mettre en avant.

Pour Claire Geronimi, présidente de l'association Éclats de femmes, cette différence n'est pas anodine. « Les médias choisissent les angles qu'ils veulent prendre », observe-t-elle, regrettant que certaines rédactions « ne veulent pas mentionner que le mineur est marocain, non accompagné ».

Une information au cœur du débat sur l'immigration

Le statut de mineur non accompagné n'est pas un simple détail administratif. Depuis plusieurs années, il est au cœur d'un débat politique majeur. Les difficultés d'évaluation de l'âge, le coût de leur prise en charge mais aussi la délinquance d'une partie de ces jeunes alimentent régulièrement les débats parlementaires.

Ce débat s'appuie d'ailleurs sur des données officielles. Dans un rapport d'information consacré aux mineurs non accompagnés, l'Assemblée nationale relevait qu'il n'existe pas de statistiques nationales exhaustives sur leur implication dans la délinquance. En revanche, les chiffres du parquet de Paris sont éloquents : en 2020, les MNA représentaient 76,25 % des mineurs déférés devant le parquet de Paris, tout en étant mis en cause dans 30 % des cambriolages, 44 % des vols à la tire et 32 % des vols avec violence commis dans la capitale.

Ces données ne signifient évidemment pas que tous les mineurs non accompagnés sont délinquants. Elles montrent, en revanche, que leur place dans certaines formes de délinquance constitue un sujet documenté par les pouvoirs publics et débattu depuis plusieurs années.

Dès lors, le fait que le suspect de Rennes soit un mineur non accompagné relève-t-il d'un simple détail biographique ou d'un élément de contexte utile à la compréhension de l'affaire ? C'est précisément sur ce point que les lignes éditoriales divergent.

Une différence de traitement qui interroge

Pour l'avocat Gilles-William Goldnadel, cette manière de présenter les faits ne relève pas d'un simple hasard. « Le peu qui en parlent présentent le jeune comme un mineur de moins de 16 ans, mais pratiquement personne ne dit qu'il est mineur non accompagné », constate-t-il. L'avocat estime que cette présentation tronquée empêche le lecteur de disposer de tous les éléments de contexte dans un débat qui dépasse largement le seul fait divers.

Le constat rejoint celui de Claire Geronimi, qui estime que certaines informations disparaissent lorsqu'elles sont susceptibles d'alimenter le débat sur l'immigration. Pour la présidente d'Éclats de femmes, il ne s'agit pourtant pas d'un élément secondaire mais d'une donnée objective de l'affaire. Elle rappelle également l'extrême gravité du crime : « On parle quand même d'une mamie de 80 ans », insiste-t-elle, dénonçant un acte d'une violence exceptionnelle.

Informer sans occulter le débat

Personne ne soutient que l'immigration expliquerait, à elle seule, la délinquance. Une telle affirmation serait aussi simpliste qu'inexacte. En revanche, les liens entre immigration, politique d'accueil des mineurs non accompagnés et certaines formes de délinquance font désormais partie du débat public. Ils nourrissent des rapports officiels, des débats parlementaires, des campagnes électorales et d'innombrables controverses.

Dès lors, pourquoi un élément aussi central que le statut de mineur non accompagné disparaît-il si souvent des titres ou des premières lignes, lorsqu'il est pourtant établi ? Les rédactions expliquent généralement vouloir éviter les amalgames. Leurs critiques répondent qu'en écartant systématiquement certaines informations, elles privent le lecteur d'éléments utiles pour comprendre un débat qui traverse aujourd'hui toute la société française.

Pour Gilles-William Goldnadel, cette différence de traitement révèle une logique plus profonde. Il établit d'ailleurs un parallèle avec d'autres affaires de violences sexuelles qui, selon lui, ont bénéficié d'une couverture médiatique sans commune mesure : « Le retentissement est cent mille fois supérieur », observe-t-il. Sa conclusion est sans ambiguïté : « Si on ne comprend pas l'idéologie qui soutient le bruit et le silence, on est condamné à ne plus rien comprendre et à continuer de subir. »

Au fond, la question posée par l'affaire de Rennes dépasse le seul traitement d'un fait divers. Elle est celle de l'information donnée au citoyen. Lorsqu'un élément factuel, établi et directement lié à un débat public majeur, est mis en avant par certaines rédactions mais passé sous silence par d'autres, ce ne sont pas seulement des choix de vocabulaire qui s'opposent. Ce sont deux conceptions du rôle de la presse qui se révèlent. À chacun, ensuite, de se faire son opinion.

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Yann Montero
Journaliste Boulevard Voltaire

Vos commentaires

33 commentaires

  1. Quand on n’arrive pas à cacher l’information qui gêne, on la tronque, édulcore, la mentionne en entrefilet page 25….
    Mais bientôt, diffuser l’information brute telle qu’elle est tombera sous le coup de la loi sur la divulgation de fausses informations. En effet relater cette info dont la teneur contrevient au mythe de l’immigration heureuse et du vivre ensemble béat reviendra à mettre en cause le dogme. Ceux qui diffuseront ce type d’info seront des délinquants.
    Remarquez, le journaliste de France 3 qui avait divulgué le mur des cons a bien été le seul réellement puni car licencié.

  2. Oui, certains médias, toujours les mêmes, quand ils ne pèchent pas pas omission, font preuve de malhonnêteté intellectuelle dans la description des faits délictueux, car pour eux c’est souvent suivant les cas, le mauvais coupable ou la mauvaise victime ! PNG

  3. C’est un crime odieux, sans aucune excuses possible; De plus un mineur non accompagné originaire d’un pays qui est un pays sans risque majeur est assez incompréhensible sur notre sol ou alors était-il déjà persona non gratta dans son pays pour des faits semblables ? Il sera sans doute remis rapidement en liberté compte tenu d’une législation dorénavant stupide mais appliquée avec zèle. Puis il recommencera et nos chers médias bienveillants imagineront un commentaire adapté mais non fidèle à la réalité.

  4. Pour les médias il est capital de savoir comment présenter un fait, une activité et la question cruciale est de savoir quels mots utiliser pour ne pas donner du grain à moudre pour leur « extrême-droite ». Toutefois, les mots sont connus et le texte est traduit en langage courant. Un « jeune » on sait tout de suite…

  5. Un mineur non accompagné (avec ou sans âge osseux ?) : qui ne risque donc pas grand chose…tant sur le plan juridique que médiatique, jusqu’à être considéré comme un simple « jeune »…Sans autre indication (S. A. I.) dit-on en médecine…ce qui rend la thérapeutique plus aléatoire…

  6. Les journalistes ont, selon leur charte d’éthique, pour mission de relater les faits avec exactitude et impartialité. Pourquoi ne pas exiger, comme cela se fait en Suisse, que les les journalistes donnent systématiquement et en toute transparence la nationalité des délinquants ou des prévenus ? C’est facile, en se basant sur les informations émanant des communiqués de police, de la justice ou d’autres sources fiables, ou de témoins décrivant tous le délinquant avec les mêmes termes : un « ado » (ou femme d’âge mûr …) de type « caucasien, maghrébin, noir, asiatique, indien … ». Sinon, il y a une rétention volontaire d’information pour masquer la réalité.

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