À l'occasion de la mort de , l'Élysée a publié un message de très bonne tenue. Évidemment, ne l'a pas écrit. Pas davantage que ses prédécesseurs n'écrivaient leurs discours ou leurs communiqués. Il y a pour cela, dans l'ombre des cabinets, ce que l'on appelle des « plumes », des conseillers spécialisés dans l'écriture de discours, qui ont assez de talent littéraire et de finesse psychologique pour se mettre à la place du chef de l'État, en disant ce qu'il voudrait dire, mieux qu'il ne le pourrait. Certains sont surdiplômés (souvent Normale Sup ou Sciences Po, précédées ou pas d'un prix au concours général), d'autres non, certains sont jeunes et d'autres moins, certains sont des militants et d'autres pas du tout, mais les rédacteurs de discours présidentiels de ces dernières décennies, du moins ceux dont les noms nous sont connus, ont quelques points communs. D'abord, ils sont discrets. À part Henri Guaino, avec un discutable succès d'ailleurs, on ne se souvient pas qu'une « plume » ait tenté d'aller prendre la lumière. Ah si ! Clément Beaune, désormais ministre. Mais c'est à peu près tout. Ensuite, ils sont humbles, ce qui semble extrêmement rare en politique, où le moindre sous-chef de micro-parti se prend pour de Gaulle. Enfin, leur aventure aux côtés du cher grand homme ne dure jamais très longtemps.

Sous Macron, Sylvain Fort fut peut-être, du temps du premier quinquennat, le plus connu de ces rédacteurs. Brillant, éclectique, facile, il rédigea certaines des plus belles nécrologies présidentielles, que Macron, pas encore entré dans son personnage, gâcha consciencieusement en en faisant des tonnes. À la même, époque, on entendit aussi parler de Marie Tanguy, l'une des plumes de la campagne de 2017, qui, après un burn out, rédigea Confusions, un témoignage assez inquiétant sur l'intérieur du manège macronien, sa vacuité, son clonage social, son entre-soi délétère. En 2018, Jonathan Guémas, un normalien venu du cabinet de Gérard Collomb, rejoignit Sylvain Fort, puis lui succéda. Il fut même l'artisan de la réélection de Macron en 2022. On ne peut que saluer la performance, à défaut d'approuver le résultat. Mis sur la touche, dit-on, par le puissant Alexis Kohler durant la campagne, Guémas rejoignit Publicis. Après un intérim de la normalienne Sophie Walon, c'est désormais le jeune romancier et énarque Baptiste Rossi, un Toulonnais de 28 ans, qui a repris, en septembre, cette délicate mission.

C'est donc à l'une de ces belles plumes que l'on doit le message de condoléances de l'Élysée pour Benoît XVI, unanimement salué, sauf à l'extrême gauche, ça va de soi.

Il faut une bonne dose de sincérité, une mise en danger consentie (« mise en risque », dit-on en Macronie), pour écrire un livre ou un discours, ou les deux, et signer tout cela de son propre nom. Quand on ne met pas « sa peau sur la table », comme dit Céline, mais qu'on vend la peau du chef de l'État, il faut être soi-même, mais mentir - c'est le vieux paradoxe du comédien. On imagine que ce jeu peut être épuisant psychologiquement, surtout quand on produit des discours cent fois relus, dans lesquels il n'y a plus une once du discours originel, dans lequel il ne reste plus que les petits trucs rhétoriques, qu'il faut ensuite rhabiller avec du faux-vrai. C'est peut-être la raison pour laquelle ces écrivains à la sensibilité non feinte ne restent pas longtemps dans un marigot somme toute assez méprisable, d'autant que Macron serait connu pour ne faire que peu de cas des discours déjà écrits, et improviser très souvent à la dernière minute.

Les écrivains qui donnent de trop belles couleurs au réel sont souvent haïs. Les plumes n'échappent pas à la règle. On peut en trouver une parabole dans l'une des Nouvelles Orientales de Marguerite Yourcenar, intitulée Comment Wang-Fo fut sauvé. Dans cette histoire, un jeune monarque chinois convoque le peintre de cour Wang-Fo, qui avait peint les murs de la chambre dans laquelle, encore petit prince, il avait passé toute son enfance coupé du monde. Wang-Fo avait figuré, pour l'éducation du prince, des paysages splendides, des soldats courageux, des femmes douces et accortes, des maisons aux toits d'or...La vie du jeune homme n'avait alors été que perpétuelle déception depuis sa sortie de la chambre. Oui, on en veut souvent aux plumes d'embellir l'ordinaire mesquinerie du petit jeu politique. Mais n'est-ce pas le rôle de la littérature, quelle qu'elle soit ? Ce débat nous emmènerait loin. Bravo, en tout cas, aux « plumes » qui se sont succédé à l'Élysée, avec un art consommé de l'en-même-temps, comme le communiqué (somme toute très traditionnel) publié pour le pape émérite vient de le rappeler.

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3 janvier 2023

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10 commentaires

  1. Il faut une bonne dose de sincérité, une mise en danger consentie (« mise en risque », dit-on en Macronie), pour écrire un livre ou un discours, ou les deux, et signer tout cela de son propre nom. Merci à tous les lecteurs de BV qui ne se cachent pas derrière un pseudonyme.

  2. Une telle oraison ne peut être que celle d’une plume!
    Comment un bobo gaucho tendance woke pourrait-il honorer une Lumière du christianisme au 21ème siècle?
    Du faux, du mensonge, de la lèche, ou de l’insulte des opposants, il n’est capable que de cela.

  3. On n’arrête pas à longueur de journée de dire que ce président est très intelligent, cultivé ! Or, à chaque prise de paroles, je n’ai jamais remarqué l’utilisation de vocabulaire littéraire ! Il n’y aucun fond, juste un langage technico-commercial ! Ce que j’appellerai un bonimenteur de foire ! Concernant les saillies littéraires, n’est pas de Gaulle qui veut !
    Quant à l’hommage rendu au pape Benoit XVI, la plupart sont d’une banalité à faire peur , les seuls remarquables sont ceux d’Eric Zemmour et Mathieu Bock-Cotté !

    1. Macron est un quadra conforme à beaucoup de ses semblables d’aujourd’hui: ni intelligent ni cultivé, cloné dans la mode du bagout stérile, et dont la mégalomanie devient inquiétante depuis son accession accidentelle au poste suprême!

  4. Et à un certain Macron qui ne peut même pas se déplacer faute peut-être de ne pas pouvoir lui tapoter les épaules à défaut d’autre chose. Ce n’était pas un LGBT+++ !

  5. Un écrivain dont j’ignore le nom a dépeint en quelques mot un personnage dont j’imagine le profil: « tout à son contact blessait ».

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