Gilets Jaunes : la fin d’un monde sous nos yeux

Le mouvement des gilets jaunes ne s’épuise pas. Le dernier épisode a montré qu’après la petite baisse de fréquentation des fêtes, la contestation reprend de la vigueur. Depuis le 17 novembre, on ne parle que de cela. Et le pouvoir ne sait toujours pas résoudre la crise, frappé tour à tour de sidération et de délire qui ne font que jeter de l’huile sur le feu.

Cette persistance est un atout. Les manifestants eux-mêmes s’en trouvent renforcés dans leur conviction qu’il faut aller jusqu’au bout. Mais dans quel but ? Les revendications sont si disparates, si contradictoires, parfois, qu’on peine à en distinguer le fil directeur. L’extrême gauche, déjà présente sous la forme des Black Blocs depuis le début du mouvement, a réussi une infiltration limitée mais visible. Certains ronds-points – tel le célèbre rond-point des Vaches, à Saint Étienne-du-Rouvray (Seine-Maritime) – ne sont pas tenus par de gentils Français en colère mais bien par de purs syndicalistes jaunis pour l’occasion.

Le fil directeur semble bien être, malgré tout, le rejet massif d’un système politico-économique chargé de tous les maux. “Macron démission !” est sans doute le slogan le plus entendu, et il est révélateur. C’est toute une population qui, opinions politiques confondues – mettons de côté les marcheurs et la bourgeoisie apeurée -, réclame désormais le départ du chef de l’État.

Paradoxalement, le maintien obstiné d’Édouard Philippe et les tentatives désespérées d’accroître la répression sont peut-être un nouvel atout pour le mouvement. En se raidissant dans une position de force, le régime engage une lutte dont il pourrait bien ne pas sortir vainqueur. Chaque durcissement de la répression attise la colère. Chaque déclaration des petits marquis – Griveaux, Darmanin – blesse un peu plus une foule méprisée qui ne le supporte plus. Quant à Emmanuel Macron, considéré à juste titre – parce qu’il représente le monde d’en haut qui gouverne le pays depuis quarante ans – comme responsable de la situation sociale du pays, sa posture de commandeur ne convainc personne.

Le mouvement pourrait bien aboutir, et il faut le souhaiter, à un effondrement du système. La Constitution de 1958, conçue pour un homme qui incarnait – jusqu’à François Mitterrand inclus – le chef d’un État souverain, n’est plus qu’une façade dérisoire. La démocratie représentative ne représente plus qu’elle. Les baronnies locales, en bas, les puissances d’argent et la Commission de Bruxelles, en haut, ont dépouillé les citoyens de ce qui leur restait de pouvoir : choisir des élus qui appliquent une politique. Les élus ne dirigent plus rien, ils administrent en fonction de règles qu’ils ne décident pas. Le politique a cédé le pas à l’économique, puis à la finance. Nos institutions sont vermoulues.

Certes, les gens raisonnables diront qu’il n’y a personne pour prendre le pouvoir. Que les gilets jaunes n’ont aucun programme, sinon celui – contestable – de rétablir l’ISF. Certes, entre le confort d’un vieux décor fissuré sur lequel on ferme les yeux et l’incertitude du lendemain, le choix du statu quo est tentant. Encore une minute, Monsieur le bourreau… L’effervescence révolutionnaire, qui rappelle des heures sombres de nos histoires, ne doit pas tromper nos yeux habitués à l’idéologie républicaine : c’est peut-être le cycle entamé en 1789 qui s’achève.

Ne rêvons pas. L’Histoire se construit sur la longue durée. Mais, et ce n’est pas le moindre des paradoxes de ce mouvement animé en partie par des militants révolutionnaires, l’effondrement des institutions pourrait ouvrir un autre cycle, qui verrait notre pays se réconcilier avec son histoire et se donner un chef. Un vrai chef, capable de reconquérir sa souveraineté et de replacer la France au cœur de l’Histoire.

Qui ? Quand ? Comment ? Nul ne le sait. Mais sans aucun doute assistons-nous à la fin d’un monde.

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