Editoriaux - International - 16 septembre 2019

G5 Sahel : les raisons inavouées d’un échec. Un constat accablant (1/3)

Un sommet élargi de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) sur le terrorisme et l’avenir du G5 Sahel (1) s’est tenu, ce 14 septembre, à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso. En réalité, le seul bénéficiaire de cette saynète diplomatique est le secteur florissant du tourisme institutionnel.

Du G7 au G5 Sahel, les mêmes causes de discours sans suites conduisent aux mêmes inconséquences. Ce « Téléthon anti-djihadisme » aura tout de même récolté un milliard de dollars de « promesses de dons » sur quatre ans, répondant à l’appel du président de la Commission de l’Union africaine (UA), M. Moussa Faki Mahamat : « Les mesures de lutte contre le terrorisme doivent bénéficier d’un soutien financier conséquent, prévisible et durable. » Comme si le problème relevait principalement d’un manque de financement.

Ce constat simpliste relève d’un mélange de myopie quant aux causes profondes du développement du terrorisme islamique, d’hypermétropie quant à la pauvreté endémique omniprésente, de strabisme des positions et des intérêts nationaux divergents et, finalement, de presbytie qui empêche toute mise au point claire sur ce fléau. Car les causes de l’inefficacité de cette « Alliance Sahel » sont ailleurs et d’autres raisons inavouées en expliquent l’échec (2).

En Afrique de l’Ouest et centrale, l’augmentation des flux économiques, financiers et de personnes se traduit par une augmentation symétrique de la criminalité sous toutes ses formes dont on retiendra ici son extension de l’économie informelle à l’économie formelle, à la sphère publique et dans tous les secteurs d’activité. Tandis que la criminalité d’opportunité s’aggrave, des formes plus organisées et « sophistiquées » se développent : détournements de fonds publics et privés, rétrocommissions et corruption, blanchiment d’argent, cavalerie de stocks et financière (fraudes pyramidales en forte croissance), escroqueries et tromperies diverses, faillites fraudeuses, fraudes aux sinistres et fiscales, trafics d’influence, commerce illicite, rançonnement de personnes ou de données et autres formes d’extorsion contre les individus et les entreprises, etc.

L’économie criminelle, qui se fond dans l’économie légale, tend à « l’intégration économique » entre les mains d’intérêts privés ou mafieux locaux qui bénéficient de complicités-protections d’acteurs publics et de complicités avec des partenaires étrangers. Elle tend aussi à se « professionnaliser » et à se « durcir ». De localisée et cloisonnée, elle est de plus en plus transfrontalière et interconnectée. C’est ainsi qu’une chaîne polymorphe, multisectorielle et transnationale du crime se nourrit et réinvestit-blanchit des centaines de millions d’euros par an, en provenance et à destination notamment de l’Europe et du Proche-Orient, de plus en plus à travers le continent africain. Cette chaîne parasitaire est composée de multiples chaînons indépendants, criminels crapuleux ou complices cupides qui canalisent cette richesse vers des structures opaques et des sociétés-écrans liées à des organisations terroristes. Une convergence d’intérêts et de contraintes crée alors une alliance objective entre criminalité et terrorisme sur fond de pauvreté endémique.

Ainsi, la guerre déborde largement du champ militaire et les formes d’insécurité sont de natures diverses et évolutives, qui minent tout autant le développement. Les cadres institutionnels nationaux et de coopération internationale à géométrie variable, déjà en place, sont inopérants par manque de réelle volonté et non de moyens (3). Quand bien même les décisions de justice sont rendues, elles ne sont pas appliquées quand elles gênent des intérêts protégés. Dans ce contexte, le secteur privé est en état permanent de guerre économique, contraint de développer des techniques de survivalisme qui, finalement, échappent au contrôle des États.

Sans ce constat réaliste, aucun diagnostic éclairé ne peut conduire à un traitement salutaire.

(1) Le G5 Sahel est un cadre institutionnel de coordination et de suivi de la coopération régionale en matière de politiques de développement et de sécurité, créé lors d’un sommet de février 2014 par cinq États du Sahel : Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad.
(2) Voir ici : « Les liens entre criminalité économique et financière & terrorisme ».
(3) Groupe intergouvernemental d’action contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme en Afrique de l’Ouest (GIABA) ; Groupe d’action financière du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (GAFIMOA) ; Groupe d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique centrale (GABAC), etc.

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