Sur quel article de droit international pourrait-on s’appuyer pour interdire au président Erdoğan de rendre « Ayasofya » à sa fonction première, après verdict du Conseil d’État turc ?

Et même pour le lui reprocher ? Au nom de quelle ingérence onusienne néocolonialiste ?

Depuis les années 2000, la Commission islamique d’Espagne réclame un droit de prière dans la cathédrale de Cordoue. L’édifice étant propriété de l’Église catholique et l’œcuménisme castillan ayant ses limites – alors que l’on vit un pape polonais embrasser le Coran ! –, elle a toujours été déboutée. Décision qu’on peut croire logique au regard de l’identité structurelle de la nation espagnole. Le roi du Maroc s’offusque-t-il publiquement que la Giralda de Séville soit une cathédrale ? Non ! Mais tout est question d’enjeu politique et sociétal.

Le film de propagande Fetih 1453, réalisé en 2012, annonçait la couleur : le pervers Mehmed II y figurait comme un saint. Erdoğan vient de remporter une victoire intérieure majeure en reconquérant un symbole. L’adhésion majoritaire des Turcs autour de cette action à peu de frais est aussi le signe de la bonne santé identitaire de ce peuple, uni par une mythologie de grandeur et fortifié par sa religion conquérante.

Rappelons que la basilique chrétienne, Hagía Sophía, dressée sur les ruines d’un temple d’Apollon, fut convertie en mosquée voici 567 ans ! L’autel profané sous ses pas, Mehmed II y récita la prière du Dohr : « Allahou Akbar… » C’était le 29 mai 1453 : « Vae Victis ! »

Quoi de plus cohérent, alors, que ce geste d’Erdoğan ? Fort de sa légitimité démocratique – en tant que premier président turc issu du suffrage universel, réélu en 2018 avec 52,6 % des voix –, il n’avance plus masqué, offrant à son peuple un projet politique ouvertement islamo-national.

Jour après jour, il sape le socle de la statue d’Atatürk, dont il abhorre les réformes laïques, son athéisme notoire, ses perversions sexuelles supposées, son adhésion maçonnique, etc. Son parti, l’AKP, prône l’inégalité des sexes, l’enseignement scolaire du djihad et une christianophobie institutionnelle. Dernier avatar majeur de l’islamisme politique né dans les années 1970 en réaction contre les régimes autoritaires séculiers du Moyen-Orient, Erdoğan conçoit la loi islamique comme assise fondamentale du fonctionnement social à venir de sa nation.

En réinvestissant religieusement « Ayasofya », il délivre un triple message : un encouragement à sa base populaire nationaliste et religieuse ; un avertissement à l’opposition kémaliste occidentalisée d’Istanbul ; une fin de non-recevoir à l’ingérence politico-culturelle occidentale représentée par ses deux composantes : l’impérialisme russe (sous couvert orthodoxe) et l’ingérence onusienne (sous prétexte culturel).

N’oublions pas ces mots du poète nationaliste Ziya Gökalp (1876-1924), détournés par Erdoğan en 1997 : « Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats. » Une ambition impériale et des symboles forts pour un nouveau Soliman ?

Si les croyants peuvent penser qu’en tout ceci la « sagesse de Dieu » reste à l’œuvre, puisqu’on ne peut percer les volontés du divin, les pragmatiques peuvent aussi espérer que l’iconique saint Vladimir Poutine fracassera le rêve néo-ottoman en Méditerranée. Car Moscou fut aussi une « troisième Rome ».

À lire aussi

Hijab à l’Assemblée nationale : une atteinte à la laïcité et à la République ?

Un « faux débat » ? Non. …