Éric Dupond-Moretti est omniprésent et les médias le servent, fascinés par ce personnage qui les bouscule mais, en même temps, prend garde à ne jamais dire du mal d’eux. Sincère et à la fois habile.

Au-delà de l’enthousiasme corporatiste obligatoire et des solidarités inévitables, je devine comme dans le barreau spécialisé en matière pénale une forme de jalousie, d’agacement doit se faire jour et détester cette mention permanente à “Acquittator” qui constituerait tous les autres avocats comme “Condamnator”.

J’ai d’autant moins de scrupule à m’attacher encore à ce personnage judiciaire hors du commun pour le pire – les médiocres, la piétaille l’imitent maladroitement sur ce plan – et pour le meilleur où il est inimitable que des événements récents ou des lectures m’ont rapproché de lui.

D’abord, je me souviens de “L’Heure des pros”, sur , où il était l’invité pour la promotion de son dernier livre qui est tout lui. J’ai eu le bonheur de pouvoir échanger avec lui sous le regard de Pascal Praud, qui est un animateur singulier : il anime et il s’anime, et cela donne toute latitude aux autres pour se débrider à leur tour.

J’ai ressenti, avec Éric Dupond-Moretti, cette qualité étrange de relation faite, de mon côté, d’amitié, d’estime, d’admiration pour un être persévérant et entêté dans l’authenticité charmeuse ou roide, et, quelquefois, d’exaspération. Un complice avec lequel, au fond, je ne suis d’accord sur rien mais que j’ai défendu et défendrai quand des lilliputiens mordront injustement ses basques.

Ensuite, j’ai lu un dossier traitant de “l’art de convaincre” dans Le Point. L’entretien avec Éric Dupond-Moretti est remarquable et j’ai été très heureux de constater une absolue concordance entre sa conception de l’éloquence et la mienne. Il a su exprimer que qualité du langage, liberté, sincérité et spontanéité étaient les supports irremplaçables du discours ou de la plaidoirie réussie.

Lorsqu’il déclare “Quand je prends la parole, c’est moi le patron” ou “J’ai compris que ma singularité, c’était l’oral. C’est ça que j’ai développé plutôt que les muscles et les abdos,, quelle volupté intellectuelle de se percevoir sur cette même longueur d’onde magnifiquement formulée !

Enfin, j’arrive dans un registre plus sérieux qui autorise un questionnement de la philosophie et de la pratique d’avocat. Avec le rapport qu’elles entretiennent avec la vérité et le mensonge, la sincérité totale ou l’envie d’être délibérément dupe.

Face à Laurent Delahousse, gentil et sans danger, Éric Dupond-Moretti s’est permis le luxe d’admettre que, grâce à lui, des coupables avaient échappé à la Justice, et il a évidemment cité cet adage humaniste selon lequel il valait mieux cent coupables en liberté qu’un innocent en prison. Ce poncif apparemment si moral mériterait d’être questionné. Qu’on compare les incroyables dégâts humains et sociaux que causeraient ces cent coupables avec la détresse solitaire de cet innocent : est-il indécent de même s’interroger ?

Ce qui m’intéresse, c’est d’appréhender le processus par lequel un homme à la parole indiscutablement libre, vraie et courageuse dans la vie non judiciaire va forcément accepter, dans l’espace judiciaire, de concéder à l’occultation du réel, à la métamorphose de sa lucidité habituelle en naïveté professionnelle, à l’oubli d’une vérité jetée sous le tapis.

Je suis persuadé qu’Éric Dupond-Moretti – il ne l’avouera jamais – a plaidé plus d’une fois l’innocence en n’ignorant pas, dans ses tréfonds d’honnête homme, que son client était coupable. Grâce à son intelligence du procès, au fait qu’il est le seul à tout se permettre parce que, précisément, les autres – notamment l’accusation – ne peuvent pas tout s’autoriser et qu’il le sait et en profite, avec la force incroyable de son questionnement et de sa parole, dans combien de procès a-t-il fait passer le coupable pour innocent, non avec conviction mais dans la splendeur professionnelle d’une manipulation consciente de l’être et fière d’elle !

C’est tout de même Éric Dupond-Moretti qui, un jour, a souligné qu’il était normal que la Justice acquitte un innocent mais qu’acquittant un coupable, elle était encore plus admirable ! Est-il abusif de deviner, dans cette provocation assumée, la preuve que, dans ses délibérations intimes, Éric Dupond-Moretti n’a pas dû être toujours égaré par les prétendues protestations d’innocence de ses clients ?

Je n’aurais pas pu être avocat. Trop de relativisme, trop peu d’absolu.

26 avril 2018

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