Editoriaux - Politique - Social - 12 janvier 2020

Édouard Philippe remballe l’« âge pivot » et sort de son chapeau l’« âge d’équilibre »

aura, décidément, battu tous les records : celui de la plus longue grève après 1986 et 1995. Mieux que Juppé. Il est aussi en train d’égaler les réformateurs les plus illisibles, après ce qui s’apparente à une nouvelle reculade, avec la concession – attendue – à la CFDT, le retrait « provisoire » de l’âge pivot du projet de réforme.

D’abord, donc, ce retrait est « temporaire ». On savait bien qu’une négociation entre gouvernement et syndicats était une affaire de mots et de mensonges pour que chacun des partenaires, et l’opinion, puissent entendre ce qu’ils veulent entendre. Mais avec ce retrait provisoire, Édouard Philippe a introduit le « en même temps » au cœur de ce rituel : autant dire la confusion, et un « en même temps » qui risque bien de ne satisfaire personne et de se révéler, là encore, sous son vrai jour : une arnaque ne suscitant que méfiance.

Mais si l’on s’arme de bonne volonté pour comprendre, ce provisoire signifie que le gouvernement confie à une « conférence sur l’équilibre et le financement du système de retraite », associant les partenaires sociaux, la mission de trouver les « mesures permettant d’atteindre l’équilibre financier en 2027, en s’inscrivant dans le cadre des projections du Conseil d’orientations des retraites ». Cette conférence rendra « ses conclusions d’ici la fin du mois d’avril 2020 » et « le Parlement pourra en tenir compte lors de la seconde lecture et le gouvernement prendra une ordonnance transcrivant cet accord dans la loi ». Sinon, l’exécutif, « éclairé par les travaux de la conférence », « prendra par ordonnance les mesures nécessaires pour atteindre l’équilibre en 2027 et financer les nouvelles mesures de progrès social ». Évidemment, les marges de manœuvre de ladite conférence sont limitées car « les mesures destinées à rétablir l’équilibre ne devront entraîner ni baisse des pensions pour préserver le pouvoir d’achat des retraités ni hausse du coût du travail pour garantir la compétitivité de notre économie ». Mais le Premier ministre réaffirme « en même temps » qu’un « âge d’équilibre » figurera dans le futur système. Jeu sur les mots, effacement dans le projet de loi, mais inscription dans le futur système. Pas sûr qu’une opinion ultra-méfiante apprécie la pirouette.

Emmanuel parle de « compromis constructif et de responsabilité ». Et la Macronie voit dans ce retrait de l’âge pivot « un tournant » dans le conflit. La CFDT, quant à elle, peut bien “se réjouir“, par la voix de Laurent Berger dans Le JDD.

Mais le bilan réel est beaucoup plus sombre pour tous les acteurs et d’abord pour le pouvoir.

Cet « âge pivot » était l’invention du Premier ministre. Son retrait qui, il y a quelques jours, était impensable sonne pour lui comme un désaveu. Entre les deux têtes de l’exécutif, il n’est pas sûr que la magie du « en même temps » tienne jusqu’à la fin du quinquennat.

Ensuite – et c’est lié -, l’électorat de droite (LR), qui avait, au début, soutenu la réforme essentiellement pour la remise en cause des régimes spéciaux et les mesures d’âge, ne croit plus à la capacité réformatrice du macronime et se détache de lui, comme l’indiquait déjà un récent sondage réalisé avant le recul d’Édouard Philippe.

Enfin, ne demeurent de cette réforme que l’inquiétude liée à la volatilité de ce mystérieux point et l’illisibilité de toutes les entorses à ce nouveau régime (les « nés avant 75 », après 75, la création de régimes spécifiques, etc.).

Le bilan en termes de psychologie collective est catastrophique et, même si le conflit prenait ce « tournant » tant attendu en haut lieu, il laisse le pays plus méfiant que jamais à l’égard de ses dirigeants. En dehors de causeries toujours plus vaporeuses sur le réchauffement et la transition écologique, on voit mal ce à quoi pourraient s’occuper le gouvernement et le Président après un tel ratage.

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