C'était une légende du service Action de la DGSE. Le très intéressant livre de Pierre Martinet, Pris en otage (Mareuil), sorti en octobre dernier, évoque notamment, de loin, sa capture. Martinet raconte que, lorsqu'il était au Service Action, les opérateurs clandestins s'échangeaient déjà les anecdotes, toutes plus passionnantes les unes que les autres, sur les prouesses de l'homme qui serait finalement connu du grand public sous son identité fictive, « Denis Allex ».

Ancien nageur de combat, cet adjudant plusieurs fois cité, médaillé militaire, était opérateur au Centre parachutiste d'instruction spécialisée (CPIS), les forces spéciales du service de renseignement français. Il a été enlevé en 2009 par les shebabs somaliens, dans l'hôtel où il séjournait, en compagnie d'un autre agent, Marc Aubrière. Si Aubrière, qui était aux mains d'une autre milice, a réussi à s'enfuir dans des conditions rocambolesques (« On m’a tiré dessus, j’ai couru… »), Denis Allex, lui, lorsque Jean-Yves Le Drian, alors ministre de la Défense, demanda son exfiltration à François Hollande en janvier 2013, était déjà détenu depuis près de trois ans et demi.

Les vidéos de ce héros en pyjama orange, émacié, l'œil hagard, ne sont que la partie émergée des conditions de détention atroces auxquelles il a été soumis. Enchaîné, privé de lumière et soumis à toutes sortes de sévices, Denis Allex n'a peut-être, cependant, jamais cessé d'espérer. Le message de soutien, envoyé sur Europe 1 par son épouse, héroïque elle aussi, en 2012, briserait le cœur de n'importe qui. Savait-il que ses frères d'armes avaient reconstitué le bâtiment où il était détenu, près de Bulo Marer, en Somalie, dans l'optique d'aller le chercher ? Savait-il que l'une de ses anciennes recrues, un sergent-chef, connu sous le pseudonyme de Fidélio, avait prolongé son contrat, qui arrivait à terme, pour aller sauver son ancien instructeur ? On ne le saura jamais.

Dans la nuit sans lune du 12 janvier 2013, un commando de cinquante agents est déposé à neuf kilomètres du lieu de détention de Denis Allex. Leur progression est lente : il leur faut près de trois heures, dans la discrétion la plus absolue, pour y parvenir. Dans son ouvrage Soldat de l'ombre, le général Gomart, qui commanda les opérations spéciales, critique l'utilisation d'agents clandestins pour mener une opération spéciale, sur la base de ce qu'il appelle du « romantisme » : « C'est leur camarade, laissez-le allez le chercher », aurait dit l'amiral Guillaud, chef d'état-major des armées de l'époque. Faire la part du panache chevaleresque et de l'efficacité opérationnelle brute est un dilemme on ne peut plus français, qu'il n'est pas question de trancher ici sans connaissance du dossier.

Toujours est-il que les shebabs, qui détectent l'arrivée des agents de la DGSE, engagent immédiatement un feu nourri. Fidélio, nous rapporte cette semaine le site Aleteia, a le temps d'entrer en premier dans la cour du bâtiment des shebabs. Il est abattu. Denis Allex, avant d'être lui aussi abattu par ses bourreaux, a entendu les tirs. Il a su que ses frères d'armes étaient venus le chercher. Après tout, quand on enlève les couches intermédiaires de bureaucratie, de calcul et de médiocrité, tout ce qu'il reste pour vivre et mourir, c'est le drapeau et les copains (pour paraphraser un livre sulfureux de Mathieu Laurier : Il reste le drapeau noir et les copains). Là aussi, on ne peut penser sans émotion à ce qu'a dû ressentir l'agent français, épuisé, meurtri, après trois ans de torture et d'isolement, en entendant les premières rafales. Ils étaient venus pour lui.

On connaît la suite : le chef du commando est mort pendant son évacuation sanitaire, trois autres opérateurs ont été sauvés par les chirurgiens du BPC Mistral, stationné au large des côtes somaliennes. Le corps de Fidélio n'a pas pu être récupéré. Des photos de son cadavre ont été postées sur Internet par les shebabs, qui ont mis en évidence la croix qu'il portait à son cou. À cinq heures du matin, François Hollande a été prévenu de l'échec de l'opération, immédiatement assumé dans une conférence de presse.

C'était il y a dix ans. Pour la mémoire de Denis Allex, de Fidélio et de tous ceux qui, sans un mot, sans un bruit, ont offert et continuent d'offrir leur vie pour la France, il fallait que ce sacrifice soit ici rappelé. Il y aura des articles sur les dix ans de l'opération Serval, parce que ses répercussions sont géopolitiques et collectives. Mais s'il y a une communion des héros comme il y a une communion des saints, ce sont plutôt le souvenir et l'exemple des commandos du Service Action qui doivent, en ces temps si misérables, nous insuffler un peu de courage individuel.

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15 janvier 2023

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33 commentaires

  1. Merci pour ce témoignage et cet hommage. Vous pouvez lire aussi « J’irai tuer pour vous  » de Henri LOEVENBRUCK, tirée d’une histoire vraie : poignant !

  2. Respect pour ces soldats morts pour rien ! Est il, toutefois, normal de sacrifier tous ces gars de grande valeur quand on voit l’ état de décomposition de notre pays ? Personnellement, je ne le penses pas, depuis 50 ans, la France est dirigée par une bande de ripoux de la vraie gauche et de la fausse droite, autoproclamée élite, qui n’ a de cesse de détruire par tous les moyens notre beau pays !!
    Et, aujourd’hui, la descente aux enfers continue de plus belle ……

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