Comme si ce virus ne nous divisait déjà pas assez, de nouvelles voix s’élèvent depuis quelques semaines pour dénoncer le sacrifice d’une génération au profit d’une autre. « La vie des gens qui n’ont plus que quelques années à vivre est devenue sacrée […] Nous sommes peut-être en train de gâcher vingt, trente années de vie pour les jeunes générations […] Les vies que nous avons sauvées sont-elles plus nombreuses que celles que nous allons détruire ? » déplore Christophe Barbier, quand le philosophe André Comte-Sponville déclarait : « On ne peut pas sacrifier indéfiniment les libertés à la santé des plus fragiles, donc des plus vieux […] Donner la priorité aux vieux représente une inversion de la solidarité intergénérationnelle qui veut que les parents se sacrifient pour leurs enfants. » Même interrogation pour le journaliste François de Closets : « Est-il normal de ficher en l’air la vie des futures générations pour les plus de 80 ans ? »

Ainsi, donc, assiste-t-on à l’émergence de « l’âgisme », cette nouvelle discrimination qui commence à s’imposer dans les débats contre les personnes âgées. Après la nécessité légitime de protéger les personnes les plus vulnérables, les effets à moyen et long terme d’une politique sanitaire conduite dans l’urgence commencent à se poser : quid des jeunes générations sur qui pèse désormais le lourd tribut économique et psychologique ? Et cette petite voix commence à se distiller dans les médias pour nous inciter à penser que « toutes les vies n’ont pas le même prix », pente glissante vers un eugénisme déjà bien en marche…

C’est un peu le retour du balancier d’une société de la performance, dictée par l’émotionnel et l’instantané. Si la d’un jeune paraît moins dans l’ordre des choses que celle d’une personne âgée, si entre deux patients d’âge différent dans un service de réanimation saturé, le médecin sera peut-être contraint de poser un choix, pour autant, dans notre société inclusive, est-ce à l’aune de son utilité que l’on mesure la valeur d’une vie ?

« Les et les unités de soins de longue durée sont des lieux emplis de vie : cette vie compte autant que n’importe quelle autre ! » répond l’Association des jeunes gériatres, rappelant que « les personnes âgées sont des citoyens et citoyennes comme les autres » qui, de plus, « ont largement contribué à l’émergence de la  ».

Le spectre d’un troisième confinement repose sur cette ligne de crête ténue entre les uns à protéger sans sacrifier les autres. La mise en lumière de la vulnérabilité des personnes les plus fragiles et le soin apporté à leur égard avaient été salués comme un des fruits de cette inédite. De ce clivage « jeunisme-âgisme » ne sortira rien d’autre qu’une nouvelle lutte des classes stérile au mépris de la dignité de la personne humaine. Gageons que la détresse des jeunes entendue permette de maintenir cet équilibre fragile entre chaque génération pour ne pas avoir à choisir entre qui doit vivre et qui doit mourir. Sortons de cette obsession hygiéniste nous imposant d’arrêter de vivre par peur de mourir pour privilégier ce besoin crucial et propre à tout âge : le lien social.

4 février 2021

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