Editoriaux - Politique - 31 octobre 2018

Cousue main ou de fil blanc, l’Alsace, nouveau placebo institutionnel ?

C’est tout juste s’il ne nous apporte pas à son tour « le baiser de la France » comme Joffre en 1914… “Nous avons essayé de faire du cousu main pour l’Alsace.” Tels ont été les premiers mots du très paternaliste Premier ministre en annonçant, lundi soir, la naissance, dès le 1er janvier 2021, d’une “collectivité européenne d’Alsace” issue de la fusion du Bas-Rhin et du Haut-Rhin au sein de la région Grand Est.

Alors, « cousu main » ou cousu de fil blanc ? À quelques jours de la célébration tricolore du centenaire du retour de l’Alsace à la France (1918), “c’est la renaissance de l’Alsace, écrit béatement Le Monde, dont les habitants et les élus, dans leur grande majorité, n’avaient pas digéré son intégration, en 2016, dans une grande région regroupant également la Champagne-Ardenne et la Lorraine”. Interrogée sur Public Sénat mardi matin, Jacqueline Gourault, ministre de la Cohésion des territoires, en a rajouté une couche tout aussi attendrissante en soulignant que la nouvelle collectivité répondait à un “désir d’Alsace” exprimé par les habitants de la région. Mais l’Alsace devra rester au sein de la région Grand Est, comme l’exigeait le Président Macron.

Les élus de droite des deux départements, Bas-Rhin et Haut-Rhin, ont dû revoir leurs revendications à la baisse : la future assemblée bénéficiera de pouvoirs supplémentaires sans être pour autant, comme la Corse – encore un effort, camarades -, une « collectivité à statut particulier » à part entière telle que décrite dans la Constitution.

“Il ne s’agissait pas de détricoter ce qui a été fait auparavant”, a encore prévenu le Premier ministre. La montagne, on le voit, a accouché d’une souris, tout est dans l’emballage, comme s’y risquait hardiment la caricature du journal local. “Placebo institutionnel” pour les autonomistes d’Unser Land (Notre Terre), cette nouvelle collectivité, malgré son label “européenne”, ne pourra pas, en l’état actuel des choses, répondre davantage aux ambitions que l’on pourrait avoir décemment en matière d’ouverture novatrice et pionnière sur le plan transfrontalier et européen. De nombreuses esquisses de régions européennes existent pourtant d’ores et déjà en Europe. L’eurorégion Pyrénées-Méditerranée, née le 29 octobre 2004, en est sans doute le meilleur exemple, entre la Catalogne, les îles Baléares, le Languedoc-Roussillon et Midi-Pyrénées. Juste à côté, l’eurorégion Aquitaine-Euskadi s’est engagée également dans un processus de réflexion en vue d’élaborer un « plan stratégique » commun, en vue de préciser les axes prioritaires de développement de l’espace eurorégional pour la période 2014-2020. En plus d’une langue (l’euskara) et d’une culture communes, ces deux territoires partagent un certain destin commun.

Il en serait de même pour l’Alsace si, en lieu et place du Grand Est imposé, la patrie de Hansi fusionnait avec le Bade-Wurtemberg et les cantons suisses voisins. L’espace trinational franco-germano-suisse dit du “Rhin Supérieur” engloberait quatre territoires : l’Alsace, le nord-ouest de la Suisse, le pays de Bade et l’extrême sud du Palatinat.

Mais notre République jacobine se replie encore trop souvent sur l’Hexagone alors qu’au niveau européen, les grandes régions transfrontalières représentent d’ores et déjà des « laboratoires » où l’Europe se vit au quotidien. Unies, elles seraient les exemples concrets d’une Europe qui s’affirme, pas celle de Bruxelles, mais celle des peuples qui ont ensemble une même histoire et, demain peut-être, un même avenir à écrire.

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