Cinéma - Culture - 3 janvier 2020

Cinéma : The Lighthouse, un phare dans la nuit du cinéma d’épouvante

Symbole d’espoir pour marins en perdition, ou bien cap de moralité à suivre pour ne point se laisser charmer par de perfides sirènes aux voix enchanteresses, le phare est un motif récurrent, dans la culture populaire occidentale.

En France, c’est dans le folklore breton de la fin du XIXe siècle qu’il trouve ses marques. Que l’on songe, par exemple, au Gardien du feu, d’Anatole Le Braz, poète et conteur célèbre auquel on doit La Légende de la mort sur la figure de l’Ankou et sur sa déclinaison marine du Bag-Noz. Dans un esprit comparable est sortie, récemment, la bande dessinée Ar-Men, véritable chef-d’œuvre de poésie graphique prenant pour cadre un phare romantique du Finistère.

Avec The Lighthouse, son dernier long-métrage en date, le cinéaste américain Robert Eggers nous rappelle incidemment que les Français ne sont pas les seuls à bâtir des romans sur le sujet. Déjà, en décembre 1900, la disparition mystérieuse des gardiens du phare d’Eilean Mòr, au nord-ouest de l’Écosse, alimenta toutes sortes de théories et de spéculations fantastiques impliquant, notamment, des fantômes de Vikings noyés en mer…

Robert Eggers inscrit donc dans une tradition solidement ancrée dans tout l’Occident. Comme avec The Witch, son précédent film que nous avions recensé à l’époque de sa sortie, le cinéaste se pose en passeur du folklore populaire. La démarche est incontestablement similaire mais le ton diffère cependant. Si le premier se voulait une reconstitution fidèle des contes protestants du XVIIe siècle à visée coercitive et puritaine, le second s’écarte du récit bien charpenté et cohérent pour verser dans l’abstrait et brouiller allègrement les pistes entre images réelles et hallucinations.

Le film suit la cohabitation difficile de deux gardiens de phare en Nouvelle-Angleterre incarnés par Robert Pattinson et Willem Dafoe. Le plus jeune, Ephraim Winslow, démarre tout juste dans le métier et supporte mal les critiques et brimades de son supérieur Thomas Wake, qui se décharge sur lui de toutes les tâches ingrates mais refuse de lui confier la lumière du phare. Tel un privilège, cette mission permet au chef, en dépit de son côté rustaud et de ses envolées lyriques et alcoolisées, de garder à peu près la raison quand son jeune collègue, frustré de son sort, tourmenté par un passé qui le hante, et volontairement maintenu dans le noir, se laisse peu à peu gagner par la folie. L’expression « un phare dans la nuit » prend alors tout son sens, la lumière étant ce qui nous ramène à la terre, à la maison, à la raison, tandis que l’obscurité nous abandonne aux profondeurs incertaines de la mer et nous laisse en proie aux sirènes.

Dans ces conditions, l’entre-deux, le clair-obscur, à savoir la possibilité d’accéder à la lumière sans jamais pouvoir y parvenir tout à fait, ne peut mener qu’à la folie meurtrière…

Plus hermétique que The Witch, car difficile à déchiffrer dans certains passages, The Lighthouse risque de faire « échouer » quelques spectateurs au fil de la traversée, d’autant qu’il souffre indéniablement de longueurs. Néanmoins, le film nous offre une expérience assez unique dans un cinéma d’épouvante souvent trop enclin à la surenchère d’hémoglobine, entretient avec élégance nos mythes et folklores marins et bénéficie, de surcroît, d’un travail magnifique sur le son et l’image. On retiendra avec amusement le cabotinage de Willem Dafoe et sa longue tirade shakespearienne dans le dernier tiers du récit.

4 étoiles sur 5

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