Cinéma - Culture - Editoriaux - 30 décembre 2018

Cinéma :L’Empereur de Paris : Vidocq, ou la méritocratie française

Acclamé dans le milieu criminel pour ses évasions spectaculaires, Eugène-François Vidocq, incarné à l’écran par Vincent Cassel, mène dorénavant une vie de commerçant sous une fausse identité. Reconnu lors d’une altercation par un ancien codétenu, Vidocq est dénoncé, arrêté, puis parvient à s’échapper au nez et à la barbe du chef de la Sûreté Henry (Patrick Chesnais), qui l’accuse d’un meurtre qu’il n’a pas commis. Rapidement, le fugitif trouve les vrais coupables, les livre en personne à Henry et lui propose ses services : avec sa connaissance aiguë des bas-fonds de Paris, il mettra la main sur les criminels les plus recherchés de l’État si ce dernier s’engage, en contrepartie, à le gracier.

Après le succès de Mesrine, son diptyque biographique sorti en 2008, le cinéaste Jean-François Richet avait, dans un premier temps, fait part de son désir de porter à l’écran la vie du marquis de La Fayette avec Vincent Cassel dans le rôle principal. Pourtant, c’est avec une autre figure historique controversée – car elle le fut jadis – que nous revient, aujourd’hui, le tandem Richet-Cassel. Le réalisateur ayant la fâcheuse manie de franchir la ligne jaune avec ce type de personnage – on pense, en particulier, au second film sur Mesrine dont l’affiche avait le mauvais goût de présenter l’ennemi public n° 1 comme une figure christique –, nous abordions alors L’Empereur de Paris avec quelques réserves.

Certes, Vidocq ne suscite plus les mêmes passions qu’autrefois chez nos contemporains, la télévision et le cinéma s’étant chargés, au fil du temps, de gommer les aspérités du personnage.

Le grand mérite de Jean-François Richet, justement, est d’opter pour un retour aux sources et de brosser, à travers son héros, le tableau d’une époque. Une période trouble qui, avec l’accession au pouvoir de Bonaparte, voit naître des décombres de la Révolution la mythologie méritocratique française et poindre son arrivisme subséquent. Méritocratie dont se prévaut encore aujourd’hui, sur un ton martial et de façon assez pathétique, une certaine droite de notables, dite « respectable » et « républicaine » (en vérité, foncièrement bonapartiste dans l’esprit). Cette question méritocratique est au cœur du récit ; les personnages du film, à différentes échelles, ne pensent tous qu’à cela. À commencer par Henry, le chef de la Sûreté incarné par Patrick Chesnais qui cherche à tout prix à obtenir la Légion d’honneur et accepte, pour améliorer ses résultats, de recruter un ancien bagnard. Vidocq, lui, souhaite plus modestement se racheter une image pour ne plus avoir à fuir. On pense aussi à son compagnon le duc de Neufchâteau (magnifique personnage joué par James Thierrée), aristocrate spolié par la Révolution, ayant un temps rejoint la Vendée puis la Grande Armée, et prêtant dorénavant son concours à Vidocq dans le vain espoir de s’attirer les faveurs de l’Empire et de récupérer, un jour, les terres de sa famille. La baronne de Giverny (Olga Kurylenko) s’efforce, quant à elle, de faire oublier un passé fangeux en fréquentant les grandes huiles et en vendant les faveurs de Fouché aux notables qui souhaitent « parvenir ».

Au-dessus de tout ce petit monde, un seul se bat pour maintenir le statu quo en jouant les équilibristes, c’est Fouché (Fabrice Luchini), le ministre de la Police qui parviendra ainsi à traverser tous les régimes, du Consulat à la Restauration.

L’erreur serait de voir L’Empereur de Paris comme un banal film à suspense, comme a pu l’être le navet réalisé par Pitof en 2001. Jean-François Richet a su, contrairement à lui, capter l’intérêt et la résonance historique de son personnage principal. Vidocq, nous dit-il, n’est que le produit de son époque et ne fait, en définitive, que se prêter comme tous les autres à ce jeu des chaises musicales.

En cela, le cinéaste nous livre un film intelligent et perspicace ; qui plus est, doté d’une photographie extrêmement soignée. On regrette simplement le manque de développement de certains personnages secondaires qui auraient mérité davantage – la question du « mérite », encore et toujours…

4 étoiles sur 5

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