Cinéma - Culture - Editoriaux - 9 novembre 2019

Cinéma : Le Traître, retour sur le maxi-procès historique de Cosa Nostra

La concordance de calendrier est frappante. Alors que se tenait, depuis deux semaines, à Aix-en-Provence, le procès historique de Claude Chossat, premier repenti corse grâce auquel les autorités insulaires auraient arrêté une quarantaine de personnes liées au gang bastiais de la Brise de mer, sortait sur nos écrans l’histoire vraie d’un autre repenti célèbre, le Sicilien Tommaso Buscetta.

Assez éloigné, dans le ton, d’un film de gangsters stricto sensu, Le Traître (Il Traditore), de Marco Bellocchio, nous raconte le basculement que connut au début des années 80 lorsque les truands corléonais menés par Salvatore « Totò » Riina assassinèrent leurs rivaux palermitains Stefano Bontate, Salvatore Inzerillo et Gaetano Badalamenti. Cette seconde guerre de la mafia, par laquelle Totò Riina centralisa le grand banditisme sicilien et qui aurait fait plus d’un millier de victimes au total, vit les proches de Tommaso Buscetta, et en particulier ses deux fils aînés, tomber les uns après les autres. Réfugié un temps au Brésil, puis extradé en Italie par les autorités, Buscetta, de crainte d’être tué à son tour, accepta de devenir « collaborateur de justice » afin de coopérer avec la police et avec le juge Giovanni Falcone. Grâce à leurs échanges réguliers, teintés à la fois de courtoisie et de déférence, Buscetta et Falcone parvinrent à coincer des centaines de membres de , parmi lesquels 475 furent condamnés à l’issue du maxi-procès de Palerme qui se tint de février 86 à décembre 87. Un procès surréaliste où les mafieux, représentés à l’écran comme les animaux déchaînés d’un zoo, s’invectivaient d’un bout à l’autre de la salle, mettaient les rieurs de leur côté, se traitaient de menteur, se menaçaient de façon à peine voilée sous les yeux de magistrats atterrés peinant à maintenir l’ordre.

Le film de Marco Bellocchio, s’il souligne le courage de son personnage principal, menacé de mort par ses anciennes fréquentations, ne manque pas, du reste, d’exposer ses zones d’ombres. Incarné à merveille par Pierfrancesco Favino, l’un des meilleurs acteurs italiens de sa génération, Tommaso Buscetta est en permanence mis face à ses contradictions. Ayant lui-même du sang sur les mains, le Palermitain ne cesse de déplorer tout au long du récit le dévoiement des « valeurs traditionnelles » de Cosa Nostra (qu’il se refuse, chatouilleux, à qualifier de « mafia ») depuis l’arrivée du trafic de drogue dans les années 60-70. Avant cela, nous dit-il, on ne tuait ni les femmes, ni les enfants, ni les politiques, ni les juges. Seuls les hommes ayant choisi la voie du crime tombaient sous les balles. Une vision quelque peu romantique de Cosa Nostra balayée d’un revers de la main, au détour d’un dialogue du film, par le juge Falcone. S’il est vrai que l’essor du trafic de stupéfiants a considérablement aggravé la criminalité en Sicile, sur le continent, aux États-Unis ou dans le sud de la France à l’époque de la French Connection, la mafia, sous couvert d’incarner l’ordre et de protéger les populations locales en leur donnant notamment du travail – ce que montre très justement le film –, avait déjà de nombreuses victimes à son actif. Des victimes liées au racket, à la contrebande de cigarettes, au vol aggravé, aux escroqueries en tous genres et à la prostitution. Cette vision fantasmée d’un banditisme d’honneur traditionnel à laquelle s’accroche piteusement Buscetta, et qui lui fait dire que le véritable traître de l’affaire serait le Corléonais Totò Riina, a été très sérieusement mise à mal par l’historien Salvatore Lupo dans son Histoire de la mafia. Ce dernier précise d’ailleurs, à propos du « repenti » – une appellation que l’intéressé a toujours contestée –, sa propension à ne surtout jamais mettre en cause ses anciens amis… Le réalisateur eût gagné, sans doute, pour compléter le portrait tout en relief qu’il fait de Tommaso Buscetta, à évoquer ce double jeu permanent avec les autorités.

Reste un film maîtrisé, rugueux, documenté et sobrement interprété, qui ne cède rien au cynisme gratuit ni à la complaisance, un peu à l’image de ces grands polars italiens des années 70. De l’anti-Scorsese par excellence.

5 étoiles sur 5

À lire aussi

Cinéma : Chanson douce, de Lucie Borleteau

À voir pour la prestation de Karin Viard et de Leïla Bekhti. …