[CINÉMA] La Bataille de Gaulle plus épique que L’Odyssée
Cet été 2026 voit s'affronter dans les salles deux épopées : le diptyque La Bataille de Gaulle d'Antonin Baudry et L'Odyssée, de Christopher Nolan. Même si le film américain, par son sujet et son budget, remporte déjà la bataille des entrées au niveau mondial, avec un début fracassant en France et plus d'un million d'entrées en quelques jours, là où De Gaulle a connu un début inquiétant avant une remontada miraculeuse, la victoire est clairement acquise à De Gaulle sur le plan de la réussite de l'adaptation épique. Ce jugement, « le sentiment [nous] l'inspire aussi bien que la raison.» Le sentiment, ce sont, pour le film français, les réactions à chaud du public qui, bouleversé, pleure, applaudit, avant de réagir sur les réseaux sociaux quand le public de Nolan n'a aucune difficulté émotionnelle à avaler pop corn et coca pendant la projection. La raison, c'est une analyse des ressorts intimes de ce qu'est une épopée, parfaitement maîtrisés d'un côté; inexistants chez Nolan. En effet, une épopée, même au cinéma, ne peut se cantonner à des combats et des naufrages grandioses. Un ratage homérique d'autant plus regrettable que, dans Dunkerque, qui portait justement sur la tragédie de 1940, Nolan avait su trouver ces ressorts épiques. Notamment dans cette scène où le commandant Bolton, scrutant anxieusement l'horizon, voit enfin se profiler la flotte marchande salvatrice et répond au « Que voyez-vous ? » de son second : « La patrie ». Une scène éminemment épique, et tout autant odysséenne que churchillo-gaullienne, que l'on peine à trouver dans le nouvel opus de Nolan.
Deux adaptations mythiques
Malgré la différence des sujets (l'un littéraire et mythique, l'autre historique), la comparaison entre De Gaulle et L'Odyssée est légitime : nous sommes en présence de deux épopées nationales fondatrices reposant sur la guerre, le verbe, les destins liés d'un héros abandonné et de ses compagnons, l'exil et le retour (le fameux nostos des Grecs), avec la réinstauration d'un ordre politique juste dans la cité. Oui, Ithaque est bien aux mains d'occupants et de collabos et Pénélope est cette « princesse des contes », cette patrie captive. On pourrait multiplier les parallèles. Et le défi artistique était identique : le matériau de base à transposer éait tout aussi foisonnant, obligeant à faire des choix. Ces choix, les réalisateurs les ont faits à leur guise, et la critique ne saurait les concerner. Pas plus que les castings.
Du verbe, des dieux et des larmes
En revanche, une adaptation, pour être fidèle à l'esprit des deux sources, se devait de réserver, à côté des combats, insuffisants à eux seuls à l'édifice du chef-d'oeuvre, une place de choix à trois fondamentaux épiques : la parole (l'épos de l'épopée), les dieux, et les larmes.
Or, ce qui frappe dans le film de Nolan, c'est la pauvreté de l'épos. Bien sûr on ne lui demandait pas de voix off (elle aurait pourtant donné la profondeur qui manque au film) débitant des dizaines d'hexamètres du poème. Mais de là à nous présenter un aède-rappeur proférant trois mots ridicules, ou une scène avec le Cyclope dépourvue de ce qui en faisait le sens avec les dialogues et le célèbre : « Personne »... Quel contraste avec les discours gaulliens, les réparties de Churchill, les harangues de Koenig et de Leclerc, fidèles à une épopée qui, depuis le 18 juin, fut d'abord celle du verbe.
Même appauvrissement en ce qui concerne les dieux : le ressassement de « la loi de Zeus », abstrait, ne compense pas l'incapacité de Nolan à transposer le divin des Grecs, cette proximité étrange des dieux avec les hommes. On ne la ressent ni avec Télémaque et Mentor, ni lors du retour d'Ulysse à Ithaque. Pour rendre la foi du général et la dimension mystique de l'épopée gaullienne, Baudry encadre très justement la geste de la France libre entre la scène du confessionnal londonien avec d'Argenlieu, « le prêtre qui sauva de Gaulle du néant », et l'image d'archive, tremblante et fugace, de Notre-Dame du Paris libéré, dont on sait qu'elle hantait De Gaulle depuis le début jusqu'au Magnificat du 26 août, comme en témoigne Philippe de Gaulle (De Gaulle mon père,I, p.355). Et qu'importe si le Magnificat final du film est le poème d'Eluard. Adaptation libre et fidèle, toute en suggestion et en amplification.
Les larmes, enfin. Jamais l'émotion d'Ulysse chez Nolan ne parvient à gagner le spectateur. Pourtant, dans le poème, les larmes qu'il verse à l'audition chez les Phéaciens de ses propes exploits (passage injustement sacrifié par Nolan), les scènes de reconnaissance de la fin, lui offraient de grands moments de poésie mais malheureusement on ne parvient pas à pleurer sur la mort d'Argos... Pourtant l'éventail possible des transpositions cinématographiques était large. Ainsi Baudry a-t-il choisi de transposer tout en litote la célèbre page des Mémoires de guerre (Plon, p.258) sur l'annonce à de Gaulle du succès de Bir Hakeim : « Je remercie le messager, le congédie, ferme la porte. Je suis seul. Oh ! cœur battant d’émotion, sanglots d’orgueil, larmes de joie ! » Bel exemple, encore, d'infidélité à la lettre au bénéfice d'une fidélité plus profonde à l'esprit de l'oeuvre. L'émotion n'en est que plus forte et admirablement redoublée par celle de Koenig quand il guette anxieusement l'arrivée du bataillon du Pacifique. Une scène pour laquelle le réalisateur français s'est peut-être inspiré de la scène de Dunkerque évoquée plus haut. Il faut souhaiter à Nolan de voir La Bataille De Gaulle avant de réaliser son prochain film.
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3 commentaires
L’Odyssée film WOKE mais interdit d’en dire plus même ici .
J’ai vu les deux films. Et je les ai aimé tous les deux.
Le film « de Gaulle » est plus contemporain, il touche davantage. Par ailleurs il raconte une histoire qui laisse des traces encore aujourd’hui. Le retour aux années « trente et quarante » hante encore le débat politique, pour le bien mais aussi pour le mal. Le « de Gaulle » évoque le pays réel qui est le notre et qui failli disparaitre. Ce film éclaire le présent en ce que le Général voyait, prévoyait des 1940, de l’issue de la guerre et de l’après guerre : Le rôle des américain auquel Monnet collabora, l’effacement de l’empire britannique et le sursaut quasi mystique de la France. Puissions-nous en retenir quelque chose.
L’Odyssée nous conte une autre histoire : le retour du roi après d’âpres combats. Ulysse régnait sur Ithaque, mais non de Gaulle sur la France. Après son retour il retrouva son trône alors que de Gaulle du quitter son siège face à la querelle des partis. Philippe de Gaulle n’était pas Télémaque, ni Yvonne, Pénélope. L’Odyssée tout comme l’Iliade commence par une femme et se termine avec elle. Il est question de fidélité. Ulysse s’enchaine au mat du bateau pour s’empêcher de succomber au chant des Sirènes. Pénélope s’accroche à son métier à tisser pour ne succomber aux menaces des prétendants. En ces temps mauvais, n’est-ce pas là une belle leçon de courage, d’abnégation ?
De Gaulle voit plus loin pour la France. Ulysse voit plus profond dans son intimité d’époux et de père. Mais l’un, le réel et l’autre le mythique voit ce que les autres ne voient pas : une résurrection qui ouvre l’avenir.
Je suis allé voir les deux épisodes consacrés à De Gaulle et j’ai admiré la réalisation, je regrette de ne pas être allé voir l’Odyssée, mais j’ai préféré un film consacré à un personnage que j’ai connu et dont j’ai vécu une partie de son action fort utile pour mon pays un film basé sur le récit d’Homère, bien que ce récit ne manque pas d’enseignements.