Editoriaux - Société - 17 août 2019

Ces femmes fascinées par les tueurs en série

Les criminels, même les tueurs en série, ne sont pas des bêtes et les femmes fascinées par eux au point de les aimer ne sont pas forcément des belles.

Il paraît que Stéphane Bourgoin, qui s’est fait l’étrange spécialiste des « serial killer », n’a pas trouvé, malgré de nombreuses rencontres avec eux, l’explication de cet attrait qu’on peut présumer réciproque entre certains criminels et quelques femmes. Il me semble qu’il n’y a nul besoin d’aller voir de si près ces personnages pour comprendre, grâce à la simple psychologie et aux lumières plurielles qu’elle offre sur des féminités singulières et des tueurs particuliers, les ressorts d’amours immédiatement surprenantes.

Essayons de nous glisser un instant dans la peau de ces femmes qui, rapidement ou au fil des jours et des échanges, s’éprennent de ces prisonniers pour une très longue durée.

Sans que ce soit absolument similaire, j’ai pu entendre aux assises des visiteuses de prison qui à l’évidence, dans leur témoignage, n’étaient plus du côté de l’objectivité mais d’une empathie miséricordieuse qui faussait leur jugement.

Pour ces femmes allant au-delà et s’engageant dans une relation officielle avec des réprouvés de la société, ce que le mépris appelle la lie de l’humanité, il y a d’abord cette étrange dilection, que j’ai parfois remarquée, pour le transgressif, l’incongru, l’atypique, l’extra-ordinaire et l’horrible. Il ne s’agit pas de l’analyse rationnelle qu’un accusateur doit naturellement opérer pour appréhender ces territoires humains déconnectés de nos chemins classiques. Mais d’une authentique passion pour les êtres qui ont incarné ces terrifiantes dispositions dans leurs actes. De l’amour pour ces « monstres » non pas malgré leurs crimes mais à cause d’eux.

Peut-être aussi le désir de démontrer et de se persuader qu’on se trompe et que la société s’égare en les qualifiant, par exemple, d’« irrécupérables » alors qu’elles sont prêtes à croire, selon leur intuition et leur sympathie croissante, que ces personnalités coupables du pire sont riches virtuellement du meilleur. Qu’elles voient, elles, avec une lucidité irriguée par leur sensibilité, l’ange futur sous la bête d’hier.

Avec cette présomption proprement féminine, même parfois dans l’existence ordinaire, qu’elles parviendront à changer le cours des choses, le parcours d’une vie, à constituer un loup en agneau. Elles sauront, elles, parce qu’il s’agit d’elles précisément et qu’elles sont différentes du commun des femmes, opérer d’inconcevables métamorphoses et rendre plausibles des unions, puisque lors de la commission des crimes les tueurs n’avaient pas eu la chance d’être soumis à leur douce influence. Avant, elles n’étaient pas présentes, après, elles feront des miracles.

Faut-il accepter que très banalement, à force de fréquenter et de rencontrer un tueur, d’observer une apparence sans lien avec l’innommable passé, d’écouter des mots de tendresse et d’amour, de les rendre, de tirer de parenthèses carcérales l’assurance d’un authentique désir, quelques-unes de ces femmes aient emprunté une carte du Tendre peu usitée mais cependant traditionnelle ? Je n’y crois pas trop, mais pourquoi pas ?

Il convient de ne pas oublier que, quelles que soient les motivations, il y a un rapport au temps forcément long, d’espérance, d’attente, parfois d’imminence, qui change tout. L’aspiration à une communauté d’existence peut demeurer une utopie et c’est une force pour les fantasmes qui seraient sans doute détruits par le réel.

Je n’aurais eu aucun désir de rencontrer des tueurs en série autrement qu’aux assises pour les faire condamner. Je n’ai jamais éprouvé la moindre fascination pour ces criminels extrêmes et j’ai souvent regretté la curiosité médiatique et l’exploitation indécente et vulgaire qui s’attachaient à eux.

On ne parvient pas à tout savoir des incroyables mécaniques humaines, mais tenter de les démêler procure une obscure volupté.

Extrait de : Justice au Singulier

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