Catalogne : la question identitaire au cœur du débat

À Barcelone comme à Madrid, les jours se suivent et se ressemblent. Chacun manifeste, chacun se compte ; même les Catalans désireux de demeurer dans le giron espagnol et les Madrilènes pas forcément hostiles à l’indépendance catalane. Un phénomène global ? Sans nul doute. Lequel commence, d’ailleurs, à prendre de l’ampleur en Italie, de manière certes plus pacifique qu’au Kosovo ou en Crimée, tel qu’en témoignent les votes de Vénétie et de Lombardie, provinces dont on voit bien que d’un supplément d’autonomie à l’indépendance pure et simple, une sorte de compte à rebours mâtiné de réveil « identitaire » serait en marche.

Après, quelle réalité le vocable d’« identitaire » recouvre-t-il, s’agissant le plus souvent d’une identité en “creux” ? « On est chez nous », parce que l’on ne veut plus « d’eux ». Ce « eux » peut revêtir des formes différentes : État central, immigration de masse, technocratie européenne ou sentiment d’être dépossédé de sa culture par un biais certes moins voyant mais tout aussi prégnant, avec importation de dingueries sociétales nordiques, de globish pour nouvel esperanto, de judiciarisation de la société sur le mode américain et de mondialisation économique de plus en plus invasive. Bref, de marchandisation de ce que nous sommes ou fûmes.

Pour autant, qui est ce « nous » ? Identité historique, géographique, culturelle, économique, linguistique ou ethnique ? Tout cela à la fois ? Ou quelque chose d’encore un peu plus flou, à en juger de certains indépendantistes catalans ayant troqué le drapeau espagnol contre des bannières arborant un « Welcome to the Refugees », singulièrement peu « identitaire ». Tandis que certains fantasment sur une sorte d’âge d’or de la pureté ethnique, d’autres font de même du paradis perdu multiconfessionnel de l’Andalousie. Les deux options ne résistent pas à une analyse historique un tant soit peu sérieuse ; voir, à ce sujet, l’irremplaçable Historiquement correct de Jean Sévillia, qui corrobore ce que Robert Ménard expliquait très lucidement en ces colonnes : “Je ne pense pas que l’on puisse faire de l’Europe et de sa dérive bureaucratique l’explication de tous nos maux, je me refuse à faire des flux migratoires l’origine de tous nos malheurs ou à réduire nos débats politiques et intellectuels à une guerre de religion.” » Et le même d’en appeler à se “méfier des idées simplistes”.

En revanche, il n’empêche que le concept d’État-nation peut avoir du plomb dans l’aile et que celui d’Europe unie ne fait plus guère rêver grand monde. Il est alors logique que tout un chacun puisse se replier sur l’identité lui semblant être la plus proche, la plus solide, la plus pérenne à long terme : la province, le duché, la région, l’ancien petit royaume, fût-il idéalisé. On remarquera, ensuite, que les entités entendant faire sécession sont généralement les plus riches. Soit celles estimant ne plus vouloir payer pour leurs voisines plus déshéritées, comme si l’égoïsme pouvait tenir lieu de politique. On peut être comptable du destin légué aux générations à venir ; mais le destin d’un peuple ne saurait se résumer à de seules contingences de comptabilité.

Lui aussi pourfendeur de simplisme et d’idées reçues, Alain de Benoist expliquait récemment à nos confère de Breizh Info : “Concernant ce qui se passe actuellement en Catalogne, je vois mes amis attachés à une unité “indivisible” des grandes nations historiques s’opposer à mes amis favorables à l’Europe des régions, les uns et les autres réagissant de façon passionnée. “Jacobinisme” contre “balkanisation”. […] Chacun a ses raisons, et ce sont en général de bonnes raisons. Le problème, c’est que ces raisons sont inconciliables.” Et le même de poser cette question : “On pourrait s’interroger sur le sens que peut encore avoir le mot d’“indépendance” à l’époque de la globalisation. Un “grand” pays comme la France a déjà perdu son indépendance dans bien des domaines. Comment un “petit” État pourrait-il s’en sortir mieux ?”

L’intellectuel américain Samuel Huntington, après son Choc des civilisations, essai pour le moins hasardeux, a signé un très roboratif Qui sommes-nous ?, consacré à l’identité américaine. Pour une fois que les États-Unis nous envoient autre chose que du twist et de la bonne gouvernance, il serait pour le moins pertinent de reprendre cette question à notre propre compte. Car là est toute la question. La seule qui vaille, finalement. Et qui ne saurait se résoudre qu’entre « nous » et pas contre « eux ».

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