Editoriaux - Education - 5 juillet 2019

Blanquer : moi, ce qui m’exaspère, ce ne sont pas les profs qui se révoltent, ce sont ceux qui ne se révoltent pas !

L’heure est grave : l’une de mes filles passe le bac et n’aura peut-être pas ses notes ce soir. Tollé national : on parle de « prise en otage » et derrière le ministre Blanquer se serre tout ce que la Macronie et la droite ont de beaux crieurs. Dans le désordre, et sans exhaustivité : Erik Tegnér, Aurore Berger, Cédric Villani, l’UDI, Guillaume Larrivé. On demande des sanctions. On parle de « syndicats décrédibilisés », de « radicalisation ». Le Figaro sort LE sondage de l’événement : « Bac : faut-il des sanctions contre les enseignants qui refusent de rendre les notes ? » et son éditorialiste, Laurence de Charette, souligne cette « quasi-unanimité politique » contre l’action de ces enseignants et ironise sur ces défenseurs du bac national qui le « saboteraient ». On n’est pas loin des heures sombres. Mais l’argument se retourne comme un gant, et contre M. Blanquer, comme le montrent les nombreux témoignages de jurys sur Twitter sur ces notes « mises au hasard » par les chefs de centre ! Même Gérard Larcher est venu soutenir de tout son poids le ministre Blanquer et sa réforme. S’il fallait un signe que quelque chose est pourri au royaume de la Macronie façon Blanquer, ce serait ce soutien. Merci, M. Larcher, d’être toujours là pour les causes douteuses. Et perdues.

Faut-il faire remarquer que ce sont les mêmes, à quelques exceptions près, qui ont violemment pris parti contre les gilets jaunes ?

Contre les profs, le même réflexe de l’ordre fonctionne aussi. Quasi instinctif, pavlovien. Vous me direz, vu l’arsenal et la répression déployés contre les gilets jaunes, on se sera pas étonné que tout ce beau monde fasse de la surenchère dans les hyperboles et les sanctions demandées.

Et pourtant, parmi tous ces cris d’orfraie bien démagogiques d’une classe politique démonétisée en direction des parents et des élèves, personne ne se demande comment on en est arrivé là. On les comprend, d’ailleurs, puisque de l’UDI à MM. Larcher et Blanquer, tous sont coresponsables de la situation de l’Éducation nationale – avec le PS qui, pour le coup, plombé par son bilan Vallaud-Belkacem, n’ose pas la ramener.

Moi, ce qui m’afflige, ce ne sont pas les profs qui se révoltent, ce sont ceux qui, devant le niveau des élèves, l’ensauvagement généralisé, les conditions de travail, l’administration « pas de vagues », les dispositifs pédagogiques toujours plus « innovants » et creux, les réformes toutes plus « usine à gaz » les unes que les autres, ne se révoltent pas. Il y a même beaucoup d’enseignants très zélés, plus royalistes que le roi, comme on l’a vu sous le ministère de Najat Vallaud-Belkacem. Parfois des établissements entiers, menés par quelques gourous carriéristes.

Cette révolte des enseignants qui s’est portée sur ce tabou et ce symbole du bac n’en est que plus salutaire : dans son côté « desperado », elle en dit long sur l’état d’exaspération du corps enseignant. Et elle témoigne au moins que ce corps est encore vivant. Au lieu de la noyer sous les flots d’une indignation facile et d’un mépris qui devient chez lui une seconde nature, le pouvoir aurait dû la prendre au sérieux. En effet, ce n’est peut-être qu’une minorité de « radicalisés » ou de jusqu’au-boutistes, mais la révolte dépasse ce cercle minoritaire. Un stage de quelques minutes dans une salle des profs suffirait à en convaincre les plus sceptiques.

Fidèle à la stratégie d’Emmanuel Macron contre les gilets jaunes, le ministre Blanquer joue l’opinion contre les enseignants. On ne peut pas dire que cela ait été une grande réussite. Mais on se dit peut-être, rue de Grenelle, qu’avec les enseignants, de si zélés fonctionnaires, les choses seront plus faciles. Il est indéniable que le mammouth est atteint d’une certaine léthargie. Mais, à l’automne, quand il va falloir appliquer concrètement cette réforme et que s’y ajoutera la réforme des retraites, il pourrait bien s’ébrouer. Le mammouth n’a peut-être pas poussé son dernier cri ni tombé sa dernière défense. Une question de survie.

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