Editoriaux - 20 décembre 2018

Bientôt le statut de médicament pour le cannabis ?

Dans « le monde d’avant », la décision d’accorder l’autorisation de mise sur le marché (AMM) d’un médicament ne se prenait pas dans les ronds-points, avec des experts en gilets jaunes, sous des pressions multiples et concertées. L’Agence nationale de sécurité des médicaments (ANSM) ne s’en laissait pas conter par des addictologues pérorant à distance de leur domaine d’expertise, par des comités de malades, par des médias infiltrés de consommateurs « récréatifs » de cannabis, par des lobbies mus par des intérêts de type strictement capitaliste.

Elle n’écoutait que les avis d’experts reconnus, capés, au passé scientifique ou clinique notoire, attesté par des publications nombreuses, dans des revues internationales très sélectives. Ceux-ci jugeaient à partir des travaux scientifiques rigoureux qui leur étaient soumis. Avant de se déterminer, ils demandaient fréquemment des compléments d’information et des études supplémentaires. Tout ce sérieux n’a pas empêché quelques décisions malheureuses ; qu’en aurait-il été en l’absence de cette rigueur ?

S’agissant du cannabis qui, pour abuser l’opinion, est déjà qualifié de “thérapeutique”, on change délibérément ces modalités.

Il y a une cinquantaine d’années, alors que le cannabis était inscrit à la pharmacopée, son retrait n’avait suscité aucun trouble ; les cannabinophiles étaient peu nombreux et la plante, hormis ses effets toxicomanogènes, n’avait fait la preuve d’aucune activité importante.

À la tête d’un « comité scientifique spécialisé temporaire » (CSST), créé spécifiquement pour le cannabis, a été nommé un pharmacologue (M. N.A.) ; ce qui paraît pertinent. Son domaine de recherche a concerné presque exclusivement la douleur, bien que l’expertise devait concerner les autres indications putatives du cannabis. Parmi les publications de ce pharmacologue, une seule a trait au cannabis fumé, dans les douleurs dentaires. Serait-ce un manque d’intérêt pour les propriétés antalgiques modérées du cannabis ? Sinon, que n’a-t-il consacré à cette drogue davantage de recherches. Une autre de ses publications concerne un effet adverse du cannabis, l’hyperémèse (vomissements incoercibles). Il a aussi manifesté quelque intérêt pour la glycoprotéine P, à l’origine d’interactions médicamenteuses ; le THC du cannabis agit sur cette protéine, ce qui devrait troubler la résorption ou l’excrétion de certains médicaments ; ce qui mérite d’être exploré car elle constitue un inconvénient en thérapeutique.

On voudra bien excuser ce détour par les travaux de celui qui va devoir assumer les conséquences du feu vert qu’il vient de donner au « cannabis thérapeutique », enveloppé de quelques réserves pour tenter de se protéger. L’énumération des indications potentielles du cannabis ferait oublier que la plante recèle une centaine de cannabinoïdes différents ; lequel pour quel effet ?

Pour que ces conclusions ne restent pas un vœu pieux, ce comité “souhaite que l’ensemble de ses propositions soit appliqué et qu’une évolution de la législation soit mise en œuvre” ; s’il voulait forcer la main de l’ANSM, il ne s’exprimerait pas autrement.

Si l’ANSM acceptait les conclusions de ce CSST, elle jetterait son corset aux orties, brûlant ce qu’elle a adoré. Elle se déterminerait à partir d’études incomplètes, en méconnaissant le rapport bénéfices/risques, qui fonde le statut même de médicament. Quels bénéfices en retirerait un patient pour traiter ses troubles, et quels risques encourrait-il en y recourant.

Le THC, principe actif majeur du cannabis, a, dans les indications revendiquées, des effets d’une intensité modeste alors que l’on dispose de médicaments avérés qui les égalent et, souvent, les dépassent. De plus (on devrait dire surtout), il collectionne de nombreux effets secondaires, dont plusieurs sont très graves.

Il est grand temps de renouer avec les principes rigoureux qui prévalaient pour accorder à une molécule le titre de médicament. Il n’existe pas de raisons scientifiques pour que le cannabis ou un de ses constituants y échappe. Attention aux exceptions qui tuent les règles élaborées par l’intelligence des experts au cours du temps.

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