Editoriaux - Politique - 15 février 2020

Benjamin Griveaux : aujourd’hui, l’exemplarité n’est plus négociable

Je le répète : le président de la République est un très mauvais directeur des ressources humaines et il n’aurait jamais dû favoriser la candidature, pour LREM, de Benjamin Griveaux à la mairie de Paris. Celui-ci n’est jamais parvenu à sortir de la personnalité qu’on lui prêtait et à faire espérer son camp.

Bien avant le cloaque de cette vidéo et de ces messages s’ils sont authentifiés. En tout cas, les a pris suffisamment au sérieux, et ils sont dévastateurs, pour annoncer qu’il abandonnait le combat pour protéger sa famille politique et sa famille tout court.

Stanislas Guerini affirme que Benjamin Griveaux « a subi des attaques indignes de notre démocratie » et Cédric Villani est, évidemment, sur la même ligne. D’autres dénonceront cette indécence absolue et on s’en tiendra là.

Parce qu’il est plus facile – et naturel – de vilipender l’ignominie de cette diffusion, d’affirmer le caractère intime de ces péripéties sexuelles et de plaindre son épouse et sa famille que de réfléchir véritablement sur l’exigence de moralité des personnalités politiques.

Se présentant dans des élections importantes et ayant pour impératif de rendre le citoyen fier d’elles en toutes circonstances.

Ce qui est advenu pour éliminer Benjamin Griveaux de la joute municipale en ce moment qui n’a pas été choisi au hasard est évidemment une saleté démocratique avec les dégâts intimes qui s’ensuivent.

Je pourrais m’étonner que Benjamin Griveaux, très au fait des mœurs politiques et de leur dégradation, ait été si peu précautionneux dans ses comportements, s’il n’y a pas d’équivoque, qu’il se soit exposé à un tel risque.

 

Ce qui m’importe est de battre en brèche, à partir de cet exemple sordide, l’idée que tout épisode de la vie personnelle ou familiale d’un politique devrait être radicalement séparé de l’appréciation civique, du jugement républicain. J’aurais tendance, au contraire, à considérer que, depuis 2007, et même avant avec François Mitterrand, qui a bénéficié longtemps d’une bienveillante occultation, tout ce qui est de nature à éclairer les choix de l’électeur mérite d’être dit et dévoilé selon des processus légitimes, moins nauséabonds que celui ayant atteint Benjamin Griveaux.

Aurait-il été scandaleux de pouvoir se prononcer, en pleine connaissance de cause, pour Mitterrand comme plus tard pour François Hollande ? Doit-il y avoir une frontière étanche entre les transgressions privées et l’image et les propos publics, le citoyen est-il condamné à n’avoir qu’une vision hémiplégique de ceux qu’il a pour intention de soutenir ou de récuser ?

Le reproche habituel fait aux élus de rarement tenir leurs promesses se rapporte-t-il, pour forcer le trait, à une impuissance ou à un cynisme politique ou, peut-être bien plus, à une défaillance personnelle du caractère, à une imperfection subjective de légèreté et de désinvolture ? Tout ce qui est politique est d’abord humain et part du soi intime, pourrait-on soutenir.

D’ailleurs, comment effectuer ce partage d’une manière qui ne laisse pas place au doute ? Quand Nicolas Sarkozy consulte son portable face au pape, s’agit-il de la grossièreté de la personne Sarkozy ou de la désinvolture d’un Président affairé ? Quand il mâche son chewing-gum devant des ambassadeurs ou qu’il traite grossièrement ceux qui ont pu l’interpeller, se révèle-t-il, lui, ou dégrade-t-il sa fonction ?

Comme je ne suis pas sûr que des scènes de la vie privée puissent être toujours aisément dissociées de l’évaluation publique en ne justifiant jamais qu’on les mette en évidence, j’ose affirmer qu’un Président ne rend pas présidentiel par principe tout ce qu’il dit ou accomplit, des fragments peuvent demeurer qui relèvent des coulisses, de l’existence intime sans doute à sauvegarder, mais pourtant non indignes de la curiosité citoyenne.

Je ne méconnais pas ce que cette volonté de ne RIEN laisser dans l’ombre peut avoir de totalitaire, la transparence absolue serait sans doute une malédiction mais avec l’amendement que nul n’est contraint de conquérir les plus hautes responsabilités politiques avec l’inévitable rançon de se projeter dans un espace où l’indiscrétion sera légitimée et le contrôle de l’intégrité validé.

On peut le regretter, mais si cet épisode nous conduit à ne plus nous contenter de poncifs confortables et prétendument éclairés sur le public et le privé, ce cloaque aura été l’occasion perverse de faire surgir une conclusion qui est un bien. Aujourd’hui, l’exemplarité n’est plus négociable mais un devoir.

En général et pas en particulier.

Extrait de : Justice au Singulier

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