Editoriaux - Entretiens - Santé - Sciences - 4 mai 2019

Aude Dugast : « Le professeur Lejeune avait un amour inconditionnel pour ses patients »

À l’occasion des vingt-cinq ans de la disparition du professeur Jérôme Lejeune, Gabrielle Cluzel a rencontré Aude Dugast, postulatrice de la cause de canonisation de Jérôme Lejeune, qui publie Jérôme Lejeune. La liberté du savant.

Elle y présente ce grand médecin, découvreur du gène de la trisomie 21, qui portait « un regard d’amour inconditionnel sur ses patients ».

Aujourd’hui est célébrée, à Notre-Dame, une messe pour les vingt-cinq ans de la mort de Jérôme Lejeune. Aude Dugast, vous publiez, à cette occasion, une biographie de Jérôme Lejeune. Pouvez-vous nous expliquer en quoi la figure du professeur Lejeune a marqué son temps et pourquoi cette figure est riche d’enseignement aujourd’hui ?

Il a marqué son temps et marque aussi notre temps. C’est le plus important. C’était un grand chercheur et savant. Il était médecin. Lorsqu’il a vu la détresse des patients qu’on appelait mongoliens, sa vocation de médecin s’est très vite transformée en une vocation de chercheur. Il voulait trouver un traitement qui pourrait, un jour, libérer leur intelligence.
Sa façon de pratiquer cette médecine est un exemple. Il avait un amour inconditionnel pour ses patients. Cela touche énormément les jeunes médecins qui entrent, aujourd’hui, en médecine. Ils sont frappés par ce regard d’amour inconditionnel sur les patients. Je pourrais parler des heures de ce regard. Les parents eux-mêmes étaient très marqués par ce regard très particulier qui les fortifiait. Lors de ses consultations, il regardait les enfants d’égal à égal comme un prince ou un roi. Les parents étaient bouleversés. C’était la première fois que quelqu’un regardait leurs enfants de cette façon.
Il avait une façon hippocratique de pratiquer cette médecine, avec un supplément d’âme. Il excellait dans son domaine scientifique. Sans aller trop loin, on peut dire que c’était un génie. C’est une forme d’intelligence universelle. Il a choisi délibérément d’offrir cette intelligence aux enfants blessés dans leur intelligence, alors qu’il aurait pu faire carrière dans beaucoup d’autres domaines. Il s’intéressait aux astres, à la physique et aux mathématiques. Le monde entier l’invitait. On lui proposait des chaires aux États-Unis et partout dans le monde. Mais, à chaque fois, il décidait de se donner totalement et uniquement à ces enfants.
La théorie eugéniste du XIXe commençait à s’installer dans la médecine. On pouvait diagnostiquer in utero la trisomie de l’enfant. Avec cet eugénisme, on pouvait donc décider de les sélectionner et de les empêcher de naître.
Son sang n’a fait qu’un tour et son cœur de médecin a sursauté. Il a dit : « Non, ce n’est pas possible ! » Il a donc décidé de se mettre debout et de dire « Je ne peux pas accepter l’avortement et accepter d’être en silence ». Il disait « Moi qui suis leur avocat naturel, si je ne les défends pas, personne ne le fera et eux ne pourront pas le faire ». C’est comme cela qu’il a commencé à témoigner dans le monde entier de la beauté de la vie humaine.

Aujourd’hui, la quasi-totalité des trisomies sont détectées in utero. La quasi-totalité des enfants qui en sont porteurs sont éliminés. Peut-on dire que l’œuvre de Jérôme Lejeune ait été un échec ?

Malheureusement, en France, 95 % des enfants trisomiques dépistés avant la naissance sont avortés. On pourrait dire « À quoi tout cela a-t-il servi ? »
Jérôme Lejeune avait un regard prophétique. Il a vu, avec cinquante ans d’avance, tout ce qui était en train de se mettre en place. D’où l’urgence et tout le cœur qu’il a mis à essayer de trouver un traitement. Il disait « Il est urgent de trouver comment les guérir, car si on n’arrive pas à les guérir de leur maladie, ce sera le massacre des innocents ».

On se souvient que Jean-Paul II est venu se recueillir sur sa tombe. Pouvez-vous nous dire où en est son procès de béatification ?

Je suis postulatrice de cette cause ouverte en 2007. Le procès diocésain s’est achevé en 2012 par une belle cérémonie à Notre-Dame de Paris. Les 15.000 preuves, plus précisément les archives et les très nombreux témoignages entendus par le tribunal ecclésiastique, ont été portées à Rome. J’ai, pendant quatre ans, étudié ces documents pour rédiger la positio qui est demandée par la congrégation des causes des saints au Vatican. Le postulateur doit prouver l’héroïcité de chaque vertu chrétienne de Jérôme Lejeune. C’est ce que j’ai fait. Cette position a été déposée il y a deux ans. On attend que le Vatican se penche sur ce travail, l’étudie, vote et déclare ou non l’héroïcité des vertus de Jérôme Lejeune. À ce moment-là, il serait déclaré vénérable.