Audio - Editoriaux - Entretiens - 17 avril 2019

Alexandra Sobczak : « Pourquoi toutes ces grandes fortunes n’ont pas fait ça avant ? »

Alexandra Sobczak, présidente fondatrice d’Urgences patrimoine, livre au micro de Boulevard Voltaire une analyse critique nuancée des cagnottes, des dons, de l’action de l’État, et pose la question des répercussions de cet engouement sur l’ensemble du patrimoine en danger.

Un incendie a ravagé la cathédrale Notre-Dame de Paris. C’est l’occasion, pour les Français et pour les pouvoirs publics, de se rendre compte de la fragilité du patrimoine. Vous êtes la présidente et fondatrice d’Urgences patrimoine. Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez vu les flammes s’élever au-dessus de Notre-Dame ?

Je fais partie des gens qui n’ont pas immédiatement eu connaissance de la catastrophe. Je l’ai apprise au moment du journal de 20 h. Avant cela, je traitais maintes choses de notre petit patrimoine national. J’ai allumé la télé au moment où la flèche s’écroulait. J’étais sidérée et anéantie comme tous les Français. Il n’y a pas de superlatif suffisamment fort pour définir ce que chacun a ressenti en constatant cette catastrophe.

Nous étions tous en état de choc. Personne ne pouvait anticiper. On ne pouvait pas s’imaginer qu’un jour, un monument aussi emblématique que Notre-Dame pouvait être embrasé.

Qu’avez-vous pensé lorsque les promesses de dons sont arrivées ? On pense, notamment, aux dons des familles Pinault et Arnault. Vous vous alarmiez depuis longtemps de l’état du patrimoine. Notre-Dame de Paris est-elle l’occasion d’y redonner un coup de projecteur ?

J’ai été profondément choquée de voir que, quelques minutes seulement après l’écroulement de la flèche, des cagnottes se mettaient déjà en place alors que les flammes étaient encore en train de lécher toute la charpente. Il y avait un côté charognard. Je trouve extrêmement bien que les grandes fortunes françaises se mobilisent pour une cause comme celle-ci, mais pourquoi ne l’ont-elles pas fait avant ?
J’avoue que je ne me suis pas préoccupée du cas de Notre-Dame depuis la création de l’association. Je défends plutôt le petit patrimoine. Celui qu’on oublie. J’adore Notre-Dame, mais ce n’était pas ma mission première. J’avais vu des constats indiquant qu’il fallait environ 50 millions d’euros pour restaurer à la fois la flèche, la charpente et la toiture. Cela aurait permis de panser les plaies qu’elle avait subies à cause des affres du temps. Je trouve que cette mobilisation des grandes fortunes françaises et internationales arrive un peu tard.
Si on avait anticipé les travaux, cet incendie ne se serait pas produit. Je trouve cet appel à la générosité publique absolument déplorable et dommageable. On nous fait de grands discours larmoyants. Tout le monde se sent impliqué, mais j’ai peur que tout le monde se focalise sur le triste sort de Notre-Dame et oublie que, sur tout le territoire, des édifices sont en souffrance et menacés de démolition au quotidien. Les petits euros que les gens vont donner pour Notre-Dame vont être au détriment de tous ces petits édifices qui attendaient déjà d’être soignés et qui ne le seront pas. Il va y avoir trop d’argent pour Notre-Dame. C’est inquiétant.

Une partie de ces dons pourrait-elle indirectement soulager les autres patrimoines en danger ?

J’ai écouté monsieur le Premier ministre. Pour un souci de transparence, il devait préparer quelque chose de très encadré afin que le moindre centime versé pour Notre-Dame aille à Notre-Dame. Là non plus, je ne suis pas dans le coup. L’opéra Garnier est malade. Des filets sont posés pour éviter que les pierres tombent. Je ne vais pas dire que cette souscription nationale est superflue, parce que les gens sont quand même contents de donner. Ils ont l’impression de s’impliquer et de faire un geste pour Notre-Dame. Notre-Dame de Paris ne représente pas l’ensemble du patrimoine national. C’est un vrai problème. Je vois à quel point il est difficile de donner, ne serait-ce que cinq euros, pour une adhésion à Urgences patrimoine, alors qu’on est sur tous les combats en France tous les jours. On risque de me répondre pendant un certain temps qu’on ne peut pas donner puisqu’on a donné pour Notre-Dame. C’est inquiétant.

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