Culture - Editoriaux - Justice - Médias - People - 18 février 2018

Affaire du testament de Johnny : la défaite du droit

Johnny Hallyday était résident fiscal des États-Unis et a rédigé son testament en vertu de la loi californienne, désignant expressément son épouse Laeticia et leurs deux filles adoptives comme seules héritières. En principe, cela aurait dû suffire à faire taire toute polémique et à faire respecter les volontés du défunt chanteur. C’était sans compter sur les enfants de ce dernier qui, dans une opération de communication bien huilée, ont pris la France à témoin pour se présenter comme victimes d’une injustice, lésés par une marâtre d’un héritage qui leur reviendrait de droit.

Au-delà d’une querelle de juristes pour décider s’il faut appliquer la loi française ou américaine, c’est une lutte symbolique entre deux clans. Si, pour les parties concernées, la bataille est avant tout d’ordre financier et affectif, elle est aussi importante pour nous tous. Car, outre une guerre familiale, c’est un affrontement entre deux conceptions de la justice.

Le traitement médiatique de l’affaire est intéressant et révélateur des mentalités. Là où les médias américains auraient probablement dit “Johnny a légué l’ensemble de sa fortune à son épouse”, les médias français déclarent “Johnny a déshérité ses enfants”. L’emploi de ce mot n’est pas anodin : il suggère un acte privatif et volontaire du chanteur en vue de nuire à ses enfants, un dernier bras d’honneur pour leur signifier qu’il ne les aimait pas. Une hérésie pour de nombreux Français !

Contrairement au droit anglo-saxon, libéral et positiviste, qui laisse une liberté totale en matière de répartition d’héritage, le droit français est d’inspiration romaine et chrétienne. Familialiste et patriarcal par essence, il sacralise le patrimoine, la transmission, et interdit formellement tout déshéritement. Même sur son lit de mort, le citoyen français est soumis au Code civil qui comprime sa liberté : il ne peut, en effet, léguer sa fortune à qui il veut que dans la limite de la règle de la quotité disponible, les enfants étant héritiers réservataires. Dans les pays anglo-saxons, il est courant qu’un millionnaire préfère léguer sa fortune à une fondation caritative ou à une cause qui lui est chère plutôt qu’à ses enfants, sans forcément avoir de mauvais rapports avec sa progéniture ; dans ces pays de culture protestante, on pense que chacun doit bâtir lui-même sa fortune, grâce au mérite et à l’effort.

Notre conception clanique du droit explique le choc ressenti par de nombreux Français à l’ouverture du testament du chanteur. “Je ne comprends pas qu’on puisse déshériter ses enfants”, a ainsi déclaré Eddy Mitchell, ami de longue date de Johnny et parrain de sa fille Laura, qu’il assure d’un indéfectible soutien.

Eddy Mitchell est, certes, un dieu du rock et un intime de la famille Smet, mais on est en droit d’émettre des réserves quant à ses compétences de juriste. On déplorera, en effet, la contamination d’une affaire strictement juridique par des considérations morales et émotionnelles. Notons, quand même, la différence d’attitude entre les deux parties, révélatrice de leur vision de la justice : la sobriété et la dignité quasi américaine du camp de Laeticia, qui s’en tient à la légalité stricte, tandis que Laura et David Smet – dans une vision purement latine du droit – n’hésitent pas à recourir à l’affect, comme si la conception française portait en elle les germes de la défaite du droit face au pathos.

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