Editoriaux - Internet - Télévision - Théâtre - 3 février 2018

Affaire Laura Laune : l’humour à l’épreuve du temps et des réseaux sociaux

Prolongement de la réflexion de Philippe Bilger, magistrat honoraire et président de l’Institut de la parole, à propos de l’affaire

Lorsque je vais voir le spectacle d’un humoriste, je sais où je mets les pieds. Je connais les codes propres à ce genre de spectacle. La transgression, par exemple, n’y est pas un délit mais bien un outil de syntaxe à la disposition de l’humoriste. La moquerie ne sert pas à nuire à un individu ou à un groupe d’individus. Moi qui suis plutôt enveloppé, je sais que je risque d’en faire les frais mais je l’accepte au nom des codes de l’art d’expression qu’est l’humour.

Lorsque j’ouvre les pages de Charlie Hebdo, je sais également où je pose les yeux. Je sais qu’il m’arrivera peut-être de ne pas partager l’un ou l’autre message, mais c’est vrai pour n’importe quel média écrit.

De même, le côté subversif que peut véhiculer l’humour sert de caisse de résonance à la réflexion, pas à l’assertion.

Le spectacle d’humour a ses codes, tout comme un concert rock, un vaudeville, une conférence, un cours…

Dans un auditoire, on lève le doigt pour demander la parole ; au théâtre, on applaudit en chœur ; au concert, on peut se lever et allumer son briquet…

Mais lorsque ces spectacles sont filmés, ils se donnent à voir à tout le monde, c’est-à-dire également à ceux qui n’ont pas décidé d’adopter ces codes. On peut, aussi bien, couper un extrait et le diffuser sur une plate-forme où on sait qu’il provoquera de la colère, surtout s’il est décontextualisé.

Cet extrait va ensuite emprunter tous les chemins possibles, bien souvent, sans contrôle ou pire, avec une volonté bien particulière de l’instrumentaliser.

Si, dans la grande majorité des cas, notre réseau social (mélange de plusieurs réseaux sociaux) nous donne à lire ou à entendre ce que nous sommes venus y chercher, il arrive que l’un ou l’autre grain de sable s’invite à la discussion. On les qualifie parfois de “trolls”.

Et c’est là que ça part en vrille (je dis en vrille et pas « en c… » parce que je respecte les codes de ce média sur lequel je m’exprime).

L’absence de structure, de codes et de cadre finissent par embrouiller les intentions de ceux qui s’expriment. Ça, les falsificateurs le savent bien, et ils en usent à dessein. Reste à savoir comment nous pourrions rétablir ces codes…

Philippe Bilger a donc bien raison de se questionner sur la perception des uns et des autres face à un trait d’humour. Il pointe à juste titre les réseaux sociaux et l’époque. Bien évidemment l’époque car, même sans Internet et les défauts des réseaux sociaux, nous vivons dans un monde où tout ce qui est dit est accessible partout à tout moment. Les télévisions satellitaires suffisent à nous abreuver de telle ou telle propagande.