[LE GÉNIE FRANÇAIS] Philippe Bouvard, l’inclassable qui avait la classe

Les cent une vies d’un autodidacte génial
(Photo by PIERRE VERDY / AFP)
(Photo by PIERRE VERDY / AFP)

La vie de Philippe Bouvard ressemble à un roman. Ou, mieux, à une bibliothèque entière, avec des portes dérobées, des passages dont il a seul le secret, des personnages improbables, des coups de théâtre et, presque toujours, une bonne réplique au moment où on ne l’attend pas.

Écrivain, journaliste, chroniqueur, homme de radio et de télévision, Philippe Bouvard (1929-2026) a traversé les décennies à l’instinct avec le plaisir sans relâche de l’improvisation. Il a fait rire des générations de Français, les a accompagnés au quotidien, souvent surpris, toujours amusés et parfois agacés. Son talent avait quelque chose de rare : il pouvait être savant sans être pesant, spirituel sans être pédant, impertinent sans devenir vulgaire.

Le détail qui fait mouche, le mot qui met dans le mille

Il prétendait pourtant n’être qu’un Français moyen. Et c’était vrai. Il l’était dans son art de s’adresser aux plus petits autant qu’aux plus grands. Cela fait une moyenne ! Mais l’homme était tout sauf moyen. Sa culture était immense, sa mémoire redoutable, son regard aiguisé. Il observait les êtres et leurs travers, les puissants et les modestes, avec le même intérêt gourmand. Il savait repérer en une seconde le détail qui fait mouche, le mot qui met dans le mille et transforme une anecdote en histoire drôle. Et rien ne le destinait, en apparence, à devenir Philippe Bouvard.

Un autodidacte complet

Malgré une enfance dure et triste sous l’Occupation – des grands-parents déportés –, il rira toute sa vie. Après trois échecs au baccalauréat, il est par-dessus le marché renvoyé de son école de journalisme. Le jeune Philippe commence donc tout en bas de l’échelle comme garçon de courses. S’il n’a pas emprunté les autoroutes de la réussite, il possède ce don extraordinaire de l’observation : en prenant les chemins de traverse, il apprend à regarder avant de parler, à écouter avant d’écrire. Il a l’œil et surtout une curiosité insatiable et cette qualité peu commune : un goût démesuré du travail, comme si c’était un sport. Le journalisme lui offrira son premier grand terrain de jeu. Il y trouvera ce qui deviendra sa marque : une formidable capacité à raconter les autres. Il comprend vite que derrière chaque personnage public, chaque célébrité, chaque homme politique, chaque artiste se cache une histoire. Et que la meilleure manière de la faire surgir est parfois de poser la question que personne n’aurait posée.

De l’esprit et une plume

Sa plume sarcastique se fait remarquer au Figaro, avant qu’il ne devienne rédacteur en chef de France-Soir et chroniqueur pour différents magazines dont Paris Match et Le Point. Il produit et présente différentes émissions de télévision autour des variétés, des entretiens sur les plateaux : un domaine dans lequel il excelle.

De l’aventure des Grosses Têtes, il fait une institution

Elle démarre à la radio RTL un 1er avril d'un tête-à-tête entre Philippe Bouvard et Jacques Martin. « Cela permettra de faire croire à un canular en cas de fiasco ! », se disent-ils. Bouvard admire alors l'érudition de Martin ainsi que ses talents d'historien. En réalité, le succès est tel que l’émission ne s’arrêtera pratiquement pas de 1977 à 2014, soit pendant 36 ans : du jamais-vu ! Elle commence ou se termine souvent par une citation dont il faut deviner l'auteur (Alphonse Allais, Tristan Bernard, Sacha Guitry, Woody Allen, Francis Blanche, Pierre Desproges, Michel Audiard, Oscar Wilde, etc.).

Quand l’humour et l’érudition sont réunis

Il s’agit également de poser des questions de culture générale à un petit groupe d'invités triés sur le volet, choisis pour leur humour et leur sens de la repartie. Les humoristes les plus célèbres font partie des joyeux drilles, tels Thierry Le Luron, Jean Yanne et tant d’autres. En juillet 1980, l'émission réunit trois membres de l'Académie française : Jean Dutourd (malgré le désaccord de l’Académie), puis Edgar Faure (ancien ministre du général de Gaulle) et l’inénarrable écrivain Jean d'Ormesson. Bouvard a ce génie de dénicher les plus grands dans tous les domaines et de leur faire accepter de participer. D’autres personnages qui n’ont rien à voir avec le monde du spectacle vont se révéler d’une repartie formidable, comme le navigateur Olivier de Kersauzon. Amanda Lear, la muse de Salvador Dalí, rejoint TF1 en 1992 où elle révèle une culture étonnante ; elle apparaît dans presque toutes les émissions de la version télévisée des Grosses Têtes, de 1992 à 1997.

Le théâtre de Bouvard (1982-1987)

Autre grande idée de Bouvard pour la télévision : diffuser au quotidien et à une heure de grande écoute, 15 minutes avant le journal du soir d’Antenne 2 (devenue France 2), une série de sketchs joués par de jeunes comédiens qu’il teste avant chaque émission. Il jette ou il garde ce qui lui plaît selon son sens de l’humour à lui. Les comédiens refusés ont même le droit de revenir avec de nouveaux textes. Et pour les promouvoir, Bouvard choisit un invité connu.

Le succès est énorme pendant deux années, au point que 32 de ses élèves sont devenus célèbres. Parmi eux, citons les trois futurs Inconnus (Bourdon, Campan et Légitimus), Muriel Robin, Philippe Chevallier et Régis Laspalès, Chantal Ladesou, Mimie Mathy, etc. Luchini et Bigard sont, pour cette fois, recalés ! La formule s’essoufflera avec la concurrence de Stéphane Collaro sur TF1 et son émission Co-Co Boy : dans son Bébête Show inoubliable, les hommes politiques sont transformés en marionnettes des plus tordantes.

Dommage !

On se demande aujourd’hui qui, dans l’audiovisuel public, est chargé de réaliser et animer des documentaires humoristiques (à l'exception du très bon Stéphane Bern, qui fêtait en 2010 les « 50 ans de rire et de télévision » de Bouvard). Quel dommage et quelle frustration de voir surtout vulgarités, grossièretés et obscénités au détriment des moments les plus truculents.  On dirait que la libération des mœurs et le « jouir sans entraves » de Mai 68 ont entraîné cette mode qui n’en finit plus, en enfantant des générations de professionnels de la culture qui ne savent rire que pour celui qui osera le mot le plus graveleux, souvent pas drôle par lui-même.

Les cent une vies d’un véritable autodidacte

Des années 1960 aux années 2000, Bouvard a, quant à lui, régné au-delà de ses 80 ans sur ce joyeux désordre radiophonique et télévisuel. Il a orchestré, relancé, provoqué, écouté et improvisé ; et d’abord distribué la lumière. Ses émissions étaient les plus écoutées à la radio, puis les plus regardées à la télévision. Il faut dire qu’à cette époque il n’y avait que trois chaînes. Les lendemains des Grosses têtes alimentaient forcément les discussions dans les bureaux, les écoles et les cafés. Et le génie, chez Philippe Bouvard, consistait peut-être à donner l’impression que tout cela était facile.

Vivement dimanche 2014 avec Drucker, Chancel, Kersauzon et Pivot

Dernière interview à 95 ans :

https://twitter.com/i/status/2093347017955188894

Picture of Antoine de Quelen
Antoine de Quelen
Ex-publicitaire et rédacteur pour la télévision

Vos commentaires

19 commentaires

  1. S’il lui arrivait, exceptionnellement, de commettre une faute de goût, cela ne fut jamais le cas, du moins, de l’orthographe ou de la grammaire…fait qui serait, aujourd’hui, des plus appréciable chez ceux qui lui ont succédé…

  2. Les autodidactes ont fait « les trente glorieuses » !! Ils n’ont pas fait des études exceptionnelles mais ils avaient reçu un enseignement de base suffisant pour attaquer la vie !! Mais c’était avant quand l’école fonctionnait !!

  3. Parmi ses ouvres littéraires, j’ai aimé « contribuables, mes frères », où il dénonce l’acharnement des services fiscaux à taxer les « riches » sur l’appréciation de leurs dépenses, faute de na pas avoir eu la compétence de les taxer sur leurs gains!

  4. En parlant de Philippe Bouvard , vous me rappelez mon enfance dans les années 60 et début 70 et ma mère qui était née justement un 13 septembre. Elle calait l’émission « RTL non stop » sur le transistor pendant qu’elle faisait la vaisselle , qu’elle repassait avec une patte mouille comme on disait avant , qu’elle nous faisait à manger , ou qu’elle prenait son café de l’après midi. J’écoutais aussi d’une oreille distraite et amusée parce que Bouvard invitait tous les « peoples de l’époque » , écrivains , chanteurs , acteurs etc mais il ne leur « servait jamais la soupe », il avait déjà ce ton narquois et ironique, du type à qui on ne la fait pas et qui devait très certainement bosser ses sujets. Il plaisait beaucoup à ma mère qui était une femme exigeante sur la question du niveau culturel et avait décelé chez lui cette même exigence. Elle ne se satisferait certainement pas du ton obséquieux que l’on prend aujourd’hui pour parler de et à certaines « stars’.
    Par la suite, en compagnie de mes sœurs elle suivit l’évolution des jeunes humoristes invités dans l’émission du théâtre de bouvard , c’était plus récréatif mais toujours avec la même exigence de qualité de la part de Philippe Bouvard, qui , il faut l’avouer, était devenu presque une institution tellement il était indétrônable .

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