Le directeur de la CIA en Russie : chronique et raisons d’un voyage annoncé

Le 25 août, le directeur de la CIA, John Ratcliffe, est allé passer huit heures à Moscou pour s’entretenir avec son homoologue du FSB Alexandre Bortnikov.
Capture d'écran CBS News
Capture d'écran CBS News

Le voyage peu discret du directeur de la CIA à Moscou a pour objectif de minimiser les risques de crise avec la Russie en évitant tout dérapage en Europe, et ce, malgré les discours belliqueux des Européens et les desseins mystérieux du Kremlin en cette période d’intensification de la guerre en Ukraine.

Ainsi, le mardi 25 août, on apprenait que le directeur de la CIA, John Ratcliffe, était allé passer huit heures à Moscou pour s’entretenir avec son homologue du FSB Alexandre Bortnikov. Cette visite, quasi annoncée par la presse occidentale, rappelait celle de son prédécesseur William Burns, sous l'administration Biden, à Moscou en novembre 2021, quelques mois avant l’invasion de l’Ukraine par les forces armées russes. Au moment où missiles balistiques et drones russes se déchaînent sur l'Ukraine, notamment sur Kiev, on peut se demander pourquoi cette visite d’un haut responsable des services secrets américains intervient actuellement à Moscou, alors qu’au niveau des alliés européens des États-Unis, ce sont les déclarations guerrières à l’égard du Kremlin qui prévalent.

Le discours churchillien du nouveau Premier ministre britannique

Andy Burnham, le successeur de Keir Starmer depuis le 20 juillet dernier, avait choisi Kiev pour son premier voyage à l’étranger, et ce, pas n’importe quand mais le 24 août dernier, pour assurer, en ce jour anniversaire de l’indépendance ukrainienne, le président Zelensky de son plein et entier soutien dans sa guerre contre la Russie, et ce, en affirmant que « l’Ukraine n’était pas un poids pour notre sécurité, mais la ligne de front qui protège l’Europe ». Ayant été le seul chef de gouvernement allié d’importance à avoir fait le déplacement vers Kiev, ses homologues français et allemand ayant préféré la visioconférence[1], il a ainsi rappelé l’importance fondamentale pour le Royaume-Uni, mais aussi pour l’Europe, et ce, alors que le Royaume-Uni a quitté l'Union européenne depuis plus de six ans, de la guerre que conduisait l’Ukraine contre la Russie. Ce discours, la veille de la visite du directeur de la CIA à Moscou, pose cependant question. Ainsi, par exemple, que feraient donc les États-Unis en cas d’une attaque russe sur un pays de l’OTAN ? Le discours churchillien du Premier ministre britannique est-il aligné avec les directives du président Trump à ses propres services ? Soutenir Kiev dans une guerre à mort contre la Russie rend-il service au grand allié américain ?

Les risques d’un dérapage en Europe

La guerre que mène la Russie à l’Ukraine sans un dénouement visible avant l’hiver pose la question, aux Américains, de leurs capacités militaires à mener simultanément des opérations sur les deux théâtres que sont l’Europe et le Moyen-Orient. Le troisième théâtre qui peut s’ouvrir en Asie du Sud-Est face à la Chine ne peut également être négligé. Les opérations en Iran et dans le détroit d’Ormuz sont en effet suspendues mais nullement finies, dans la mesure où aucun accord de cessez-le-feu n’a été encore trouvé avec le gouvernement des Gardiens de la révolution.

Si le président Poutine décidait de lancer une opération, fût-elle limitée, contre l’un des pays de l’Alliance atlantique dans les jours, les semaines ou les mois qui viennent, les troupes américaines seraient alors dans l’obligation d’intervenir contre les troupes russes, et ce, directement, ce qui n’a encore jamais été le cas dans l’Histoire, même durant la guerre froide. Les réserves de munitions américaines, notamment pour l’aviation, sont actuellement comptées, du fait de leur grande consommation en Iran, et les stocks de missiles antimissiles Patriot sont actuellement conservés pour les théâtres hors d’Europe. Ainsi, le directeur de la CIA semble être allé à Moscou, le lendemain de la fête de l’indépendance ukrainienne et de la réunion de la Coalition des volontaires, d’abord pour s’assurer que l’armée russe n’attaquerait pas un pays de l’OTAN - au moins dans l’immédiat.

Ensuite, il n’est pas non plus impossible que ce même directeur n’ait pas non plus demandé à son homologue russe si l’armée russe se satisferait des gains territoriaux actuels dans le Donbass pour que le président russe puisse proposer à l’Ukraine un cessez-le-feu, court-circuitant ainsi les bellicistes européens. Rien n’est néanmoins certain, car on a peine à imaginer que dans un système aussi cloisonné que celui de la Russie, un directeur d’agence de renseignement puisse s’exprimer au nom du chef de l’État, sinon sur ordre de ce dernier. John Ratcliffe n’a d’ailleurs pas rencontré Vladimir Poutine. Les contacts qu’il a eus à Moscou se sont donc limités aux services secrets. Il a sans doute pu obtenir des impressions qui ont confirmé ou non les renseignements dont il disposait sur la volonté et les capacités des Russes à se lancer dans une opération supplémentaire.

La déclaration de Donald Trump, le lendemain, selon laquelle les Russes n’attaqueraient pas de « territoire de l’OTAN » est à cet égard symptomatique. La mission de John Ratcliffe a pu également consister à demander à ses interlocuteurs russes de cesser de fournir à Téhéran des renseignements sur les bases américaines au Moyen-Orient. Mais là aussi, les Russes ont pu, ou ont dû, lui demander de faire la même chose avec l’Ukraine, que Washington alimente en informations sur les unités russes en vue de leur ciblage.

Les midterms en ligne de mire

Géopolitiquement, les Américains, dont le président va connaître l’échéance électorale des midterms en novembre prochain, cherchent à insister sur les réussites de leurs actions tant diplomatiques que militaires. Ces élections sont cruciales pour le président Trump car ce dernier, en cas de résultat défavorable, ne pourra plus rien décider ou faire sans l’aval du Congrès. Donald Trump deviendrait alors une sorte de « canard boiteux[2] » qui verrait ses adversaires démocrates l’empêcher financièrement de réaliser ses objectifs, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des États-Unis. Et il s’agira donc, pour le président, de s’abstenir de toute tentation guerrière.

L'Histoire se souvient ainsi du 28e président des États-Unis, Woodrow Wilson, démocrate celui-là, quoique très favorable au principe d’une Société des nations dans laquelle les États-Unis auraient pu jouer le rôle d’un arbitre dans les conflits internationaux de l’après-Première Guerre mondiale, qui n’avait pas pu réaliser ce projet, car les républicains avaient pris entre-temps le contrôle du Congrès (chambre des représentants et Sénat) après les midterms de novembre 1918. Ils reprochaient au président Wilson de faire courir le risque aux États-Unis de se laisser entraîner dans une autre guerre mondiale, notamment en Europe. C'est ainsi, du reste, que le traité de Versailles ne fut pas ratifié par le Sénat.

De fait, plus d’un siècle après ce traité, les Américains cherchent encore, pour des raisons de politique intérieure, à se désengager de leurs responsabilités internationales pour se replier sur eux-mêmes dans le cadre d’une politique plus conforme à la doctrine Monroe[3]. À ce sujet, les proclamations grandiloquentes du président américain sur un « accord pétrolier historique » avec le Venezuela, ce samedi, visent-elles, elles aussi, à concourir au succès des midterms à trois mois de leur échéance, en démontrant le succès de sa politique étrangère et pétrolière en dépit de la guerre toujours en cours contre l’Iran des Gardiens de la révolution.

 

 

[1] Pour la réunion de la Coalition des volontaires qui suivait la cérémonie.

[2] Selon l'expression du spécialiste des institutions américaines Jean-Éric Branaa, dans un entretien à La Dépêche

[3] Doctrine élaborée en 1823 par le cinquième président américain James Monroe visant à centrer la politique américaine sur les Amériques d’où les Européens devaient être exclus et à abandonner, par conséquence, toute action en Europe, en Asie ou en Afrique.

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Vincent Arbarétier
Ancien officier, docteur en sciences politiques, expert géopolitique et militaire

Vos commentaires

15 commentaires

  1. La fuite organisée du voyage secret de Radcliff est dans le programme. Il n’offre que des avantages et conforte le leadership américain. Sinon, qui d’autre ? Une Russie sur les talons ou une Chine surarmée mais militairement nulle ?
    Les Américains savent tout, il faut s’y faire. Si Trump avait voulu réduire l’Iran à quia, quelques semaines auraient suffit. Mais son truc, c’est le business. Ne pas écraser les mollahs jusqu’au dernier, diviser les Gardiens, il pense que ces messieurs, honorablement fous de Dieu, finiront par entendre raison. Mais il n’imaginait pas que ce serait aussi long. En attendant, Trump requinque ses troupes, accumulé du renseignement et fait des yeux doux aux midterms. Cette situation statique à Ormuz n’est pas tragique l’accoutumance aide à patienter et explorer de nouvelles voies. Trump est tout sauf imprudent. C’est la France qui ne sait pas où mettre les pieds. Quoi de plus grotesque que cette conspiration des volontaires, plus velleitaire que son auteur en fin de parcours et qui aura toujours eu tout faux.
    J’entends « l’Iran a gagné la guerre » mais on ne gagne jamais contre des fantômes pour lesquels la mort est une victoire.

  2. Je ne suis qu’un « petit » lecteur et rédacteur. « The Donald » semble erratique: il soutient l’Ukraine, met le bazar au moyen orient, sans obtenir de solution et dit que tout va bien avec Kim…Les Chinois n’ont plus qu’à faire main basse sur la mer de Chine, en encourageant Kim dans sa volonté nucléaire, et en soutenant Poutine dans son effort. Si ces 3 là arrivent à se pousser l’un l’autre comme les Israéliens et les Américains au moyen orient, on es pas sortis des ronces…Je crains qu’il ne soit minuit moins dix et que nous ayons à assister (et je ne le souhaite pas à participer) à un « grand ré équilibrage des forces mondiales ». La Chine, depuis 20 ans a positionné ses pions sur le grand jeu d’échec. Va t-elle être tenté par le « mat »?

  3. Ça doit être assez amusant un entretien entre deux patrons de service de renseignement. Qqch du genre : je ne dis pas ce que je pense mais comme vous êtes bien placé pour savoir que je ne pense pas ce que je dis, on se comprend, n’est ce pas !

  4. Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse. Quand les Américains mettent le pied sur le frein, les Anglais et Macron nous poussent à la guerre. Eux aussi pour des raisons de politiques internes. Macron est en fin de course et détesté, 98% de mécontents ! et si des élections avaient lieu demain en GB le va t en guerre serait balayé. Attention ! Casse cou. Nous , Français et européens, sommes fracturés de toutes parts et sans les USA nos défenses pèsent bien peu dans un conflit de haute intensité. L’escalade irait elle jusqu’à la bombe ? Macron nous a ruiné. Manifestement ça ne lui suffit pas.

    • Certes. Il n’empêche : les discours de certains chefs d’états européens, Macron en tête, laissent vraiment penser qu’ils ne souhaitent qu’une chose : pousser Poutine à élargir le conflit et s’en prende à un état européen, balte par exemple.
      Ceci étant, si Poutine n’a pas réussi en quatre ans à faire plier l’Ukraine, on voit mal comment il pourrait faire beaucoup plus, sauf utilisation de l’arme nucléaire…

      • Poutine n’a pas réussi en quatre ans à faire plier l’Ukraine. Combien de centaines de milliers d’Ukrainien sont morts ? Combien de centaines de milliards de dollars et d’euros ont été donnés à l’Ukraine ? De quelles aides « discrètes » (renseignements, formations, assistance technique etc.) l’Ukraine a t elle bénéficié ? Ceci explique peut être un peu cela.

    • Imaginez que votre voisin fasse tout pour déranger votre vie paisible et qu’il souhaite même vous affaiblir par tout un tas d’actions contre vous ; au bout d’un moment peut-être irez-vous lui mettre votre main dans la figure ? Alors selon votre analyse de la situation, ce sera vous l’agresseur et vous aurez eu raison. La Russie est intervenue en Ukraine car l’Ukraine poussée par l’Otan s’apprêtait à envahir le Dombass, pas pour une action de douceur. Et puis, à force de mettre des bases militaires tout autour de la Russie ; cette dernière n’a plus eu le choix. Mais pour vous, comme pour d’autres, c’est difficile à admettre. Oui les belliqueux se sont les occidentaux qui mènent des guerres contre ceux qui ne plient pas devant eux et c’est pas pour y apporter la démocratie comme ils disent. Le problème c’est que désormais les occidentaux se cassent les dents. La force, et pas seulement militaire, a changé de camp. Comme les occidentaux ne peuvent plus rivaliser, ils gonflent la poitrine et font les coqs et incitent les ukrainiens à se sacrifier pour leur petit égo.

  5. Trump s’est fait élire sur la promesse du désengagement international avec son ‘America First’ mais il fait exactement l’inverse! Au moins son 1er mandat était plus cohérent, quelle déception…
    Sinon l’arrêt de la guerre en Ukraine est assez simple à initier. Il suffirait de laisser la démocratie s’exprimer à travers une élection présidentielle, et on verrait si le peuple ukrainien renouvelle sa confiance dans la marionnette zelensky ou s’il veut arrêter les frais.
    Mais tant que des lâches européens cosmopolites pousseront des slaves à s’entre-tuer et enverront des milliards grâce aux impôts de Nicolas, Helmut et Giuseppe, la démocratie ne restera qu’une vaste escroquerie.

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