[ROMANS D’ÉTÉ] Que reviennent ceux qui sont loin, une ode aux maisons de famille
Avec sa rubrique [ROMANS D’ÉTÉ], Boulevard Voltaire vous propose de découvrir ou de relire des œuvres plus ou moins récentes. Des suggestions variées pour le temps des vacances, si propice à des lectures prolongées… et variées.
Si vous n’aimez rien tant, pour vos vacances, que les hôtels impersonnels, passez votre chemin. Si, en revanche, vous avez au fond de vous un Tara, un paradis perdu parfois vétuste, souvent de bric et de broc, dans lequel des enfants s’ébattaient joyeusement au mois d’août, le roman Que reviennent ceux qui sont loin de Scarlett O’Hara est pour vous.
Pierre Adrian est issu d’une famille catholique bourgeoise, comme l’on dit. De l’espèce, en tout cas, qui avait, il n’y a pas si longtemps, une maison de famille. En l’occurrence en Bretagne. Pas un château, mais une « grande maison ». LA « grande maison », comme l’appellent ceux qui l’habitent. Seulement l’été. Une maison dont le mur porteur, la poutre maîtresse, est une frêle grand-mère ne tenant qu’au fil de ses petites habitudes.
Maison de famille
Il faut avoir passé ses vacances dans une maison de famille pour comprendre. Que reviennent ceux qui sont loin. Ceux qui changent de destination tous les ans, écumant les plages et les clubs de vacances de tous les continents, sont bien à plaindre. Ils ignorent les rituels aussi prosaïques que précieux, la joie bienfaisante de ne plus être que partie d’un tout que l'on somme, selon l’heure, de passer à table, de se brosser les dents, de sortir de l’eau, de mettre un pull, de ne pas rentrer trop tard de la promenade sur le port et que l'on appelle, de façon générique, « les enfants », « les cousins », « les grands », « les petits ». Ils n'ont jamais connu les départs à la plage qui prennent des heures, tant l’inertie du groupe est lourde, les repas dont on commence la préparation dès potron-minet, les chambres moyennement confortables avec leurs cartes postales coincées depuis cinquante ans dans le miroir parce que personne n’a songé à les enlever et que, maintenant, ce serait presque sacrilège, le filet tiède dans la douche - le ballon d’eau chaude montre toujours ses limites autour du 15 août - et même les rancunes, les lassitudes, les agacements et les promesses in petto que l’on fera « autre chose » l’année suivante. Comme s’il était possible de ne pas en être ne serait-ce qu’une saison.
L’auteur est trentenaire, mais célibataire et sans enfant, il voudrait retenir le temps. Pourquoi les gens s’entêtent-ils à vieillir ? Il est Debbie dans Les Quatre Filles du Docteur March. Il est la France d’autrefois. Plus personne ne sait la valeur inestimable de ces maisons un peu délabrées, trop vastes et trop vieilles pour être « vraiment » entretenues, qui ne semblent plus que contraintes, abnégation et gouffre financier sans fond.
Si elles ont de la chance, elles seront louées dans quelques dizaines d’années en gîte saisonnier, on les divisera en appartements ou transformera en chambre d’hôtes avec spa. On leur trouvera, comme on dit, un modèle financier. On jettera, bien sûr - quel crime ! -, le calendrier scout accroché dans la cuisine depuis des temps immémoriaux et aussi, retrouvée tout en haut du placard, la pochette Air France des années 80 à la fermeture cassée, souvenir d’un temps où grand-père, avec son cartable en cuir, voyageait : dedans, des bougies d’anniversaire à moitié consumées et du buis en plastique pour décorer les bûches de Noël avec encore du chocolat à la base.
Hélas, ceux qui sont loin ne reviendront pas
Mais ces maisons resteront peuplées de fantômes comme dans la chanson de Bénabar : « Je préfère vous le dire cette maison est hantée/Ne souriez pas Monsieur, n’ayez crainte Madame/C’est hanté c’est vrai mais de gentils fantômes/De monstres et de dragons que les gamins savent voir/De pleurs et de bagarres, et de copieux quatre-heures. » Que l'on ne s'étonne pas s'ils viennent chatouiller les plantes des pieds dans le jacuzzi et piller en douce les viennoiseries du petit déjeuner continental. C'est bien leur genre.
Pour ne rien rater
Les plus lus du jour
LES PLUS LUS DU JOUR



































11 commentaires
Madame Cluzel, vous avez un talent fou pour épingler les éléments de décor, ces petits détails qui nous touchent au plus profond de nous-mêmes. Je suis loin d’avoir une « grande maison », juste une vieille maison à la campagne, mais on peut y trouver le calendrier scout vieux de 10 ans, des bougies d’anniversaire à moitié consumées dans une boîte à biscuits en fer avec des sujets en plastique encore chocolatés pour décorer la bûche de Noël, et tous ces autres petits détails et rituels que vous énumérez avec tant de talent. C’est sans doute ce que viennent chercher, chaque été, nos enfants et petits-enfants…
Oui, très bel hommage à un passé … qui ne passe pas dans le coeur de ceux qui ont,
comme on dit, un certain âge ! et c’est évoqué avec talent.
C’est tellement vrai!
Sauf que les dites maisons de famille sont devenues presque ingérables tellement elles sont taxées et ce jusqu’aux pensions de réversion sauf pour ceux du public (les charges d’une société) .. une fois de plus trouvez l’erreur. Je ne veux même pas aborder le problème des appartements de famille en copropriété gérées par une autre mafia immonde qui sont les syndics, mais aussi les membres des conseils syndicaux envahi comme pour la politique par les pires du monde public. Certes ils ont le temps alors que la majorité du privé qui les paye est au minimum aux 39 h ceux du public, les charges sont majoritairement à moins de 35 h. Ceci explique cela.
Qui est Debbie dans les 4 filles du Docteur March ?Je ne connais que Meg ,Jo,Beth et Amy.
Chutt ! une enfant cachée ! Il ne fallait pas en parler ! Vous êtes incorrigible !
Oui, tout en taisant les abominables conflits familiaux qui rendent c es maisons invivables dès que les parents qui les ont construites ou achetés sont disparus…
Hélas, pas faux…
Bien avant de disparaître, lorsque ces mêmes anciens ont pris de l’âge et que la génération suivante prend le relais, semblant vouloir effacer tout ce qui a réuni la famille élargie durant des décennies !
Alors, on s’éloigne peu à peu, on y va hors vacances scolaires pour éviter les conflits ou en plus petit comité.
Mais l’inéluctable arrivera et une page se tournera ce qui est dans l’ordre des choses…
Une page se tournera, comme vous dites, c’est la vie ! Les conflits familiaux,
s’ils sont fréquents, ne sont pas inéluctables mais font souvent suite à des
situations économiques compliquées, des jalousies, etc ! Heureux sont ceux
qui n’ont rien à partager ! C’est la meilleure façon de vivre en bonne harmonie !
Contactez-moi pour vous débarrasser de tous vos biens, vous ne le regretterez pas !
Bien joli plaidoyer Mme Cluzel, si vrai que quelque soit l’emplacement où la taille des maisons on a tous des souvenirs communs. Beau texte qui nous ramène à l’essentiel : les racines et les souvenirs.
Merci Gabrielle pour cette si belle critique.
C’est délicieux comme les tartines de confiture a l’abricot que l’on y dégustait à quatre heures…