En ce 10 mai 1940, la France est considérée comme l’une des meilleures armées du monde. Près de trois millions d’hommes de l’armée de terre sont massés aux frontières. Notre pays peut compter sur plus de 90 divisions, sur environ 1.000 avions (en état de fonctionnement) et une marine très opérationnelle et redoutée. Face à elle, l’Allemagne nazie compte 104 divisions, dont six blindées, 4.000 avions et une marine à peu près en état de marche. Voilà neuf mois que les soldats français sont prêts au combat. Mais, depuis septembre 1939, ils tuent le temps, à défaut de tuer un ennemi qui reste quasiment invisible. L’offensive de la Sarre et la bataille de Narvik, ainsi que d’autres échauffourées, ont certes tué près de 10.000 de nos soldats, mais l’ennui gagne car d’offensive générale, de batailles rangées ou non, point !

Cette « drôle de guerre », expression revendiquée par l’écrivain et ancien combattant Roland Dorgelès (1885-1973), prend fin le 10 mai 1940 avec l’invasion de la Belgique, du Luxembourg et des Pays-Bas par les armées allemandes au sol, précédées par des attaques aériennes. Le général Maurice Gamelin (1872-1958), commandant les armées françaises, signe le très court ordre du jour suivant : « L’attaque que nous avons prévue depuis octobre dernier s’est déclenchée ce matin. L’Allemagne engage contre nous une lutte à mort. Les mots d’ordre sont : Pour la France et tous ses Alliés : courage, énergie, confiance. » Mais comme l’a souligné Marc Bloch dans L’Étrange défaite, l’état-major français reste arc-bouté sur ses réflexes de la guerre 14-18.

Maurice Gamelin soutient un plan stratégique défensif résumé dans cette phrase : « durer pour se renforcer ». Il a ainsi négligé le massif des Ardennes, réputé infranchissable, depuis que le maréchal Pétain a déclaré, au Sénat, le 7 mars 1934 : « Les forêts des Ardennes sont impénétrables si on y fait des aménagements spéciaux. Par conséquent nous considérons cela comme une zone de destruction. Ce front n’a pas de profondeur, l’ennemi ne pourra pas s’y engager. S’il s’y engage, on le repincera à la sortie des forêts. Donc ce secteur n’est pas dangereux. » On compte beaucoup sur la ligne Maginot qui a servi de bouc émissaire idéal pour excuser le grand désastre subi. Mais les historiens ont su, ces dernières années, redresser une part de vérité en démontrant son efficacité pendant les combats.

L’état-major a aussi négligé la montée du péril hitlérien, en particulier la puissance de son aviation qui fait plusieurs centaines de victimes civiles dès le 10 mai. Il n’a pas tenu compte des avertissements de certains de ses cadres sur la guerre de mouvement, en particulier de l’usage des blindés, chers au général Heinz Guderian (1888-1954). Misant, comme en 14-18, sur une guerre longue et d’usure, l’état-major français parvient, un temps, à contenir l’avancée allemande au prix de nombreux morts : entre 2.500 et 3.000 soldats tués par jour. Mais en face, Hitler a lancé sa Blitzkrieg, sa guerre éclair, rompant avec les « usages » guerriers de l’époque.

Ce 10 mai 1940, de l’autre côté de la Manche, Neville Chamberlain (1869-1940) a démissionné de son poste de Premier ministre. Il est remplacé par Sir Winston Churchill (1874-1965). Une nouvelle ère vient de s’ouvrir. Ce troisième affrontement en soixante-dix ans avec le voisin allemand ne ressemblera en rien aux deux premiers.

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