Entretien - Correct - USA

Jean Sévillia : Le processus du politiquement correct se développe, s’aggrave…

Journaliste et essayiste

Rédacteur en chef adjoint au Figaro Magazine, membre du comité scientifique du Figaro Histoire, et auteur de biographies et d’essais historiques.

 

Au cours de ces dernières semaines, on assiste aux États-Unis à un déboulonnage en règle des statues qui rappellent la guerre de Sécession.

Que révèle ce phénomène ?

L’historien Jean Sévillia, auteur des ouvrages Historiquement incorrect et Historiquement correct, répond à cette question au micro de Boulevard Voltaire.

Jean Sévillia, il s’est passé ces dernières semaines outre-Atlantique un phénomène assez particulier.
Nous avons assisté à un déboulonnage en règle de toutes les statues et de tout symbole reliant les Américains à la guerre de Sécession.
Qu’est-ce que ces événements cachent réellement ?

Ce phénomène n’est pas réellement nouveau.
C’est un développement supplémentaire du mouvement du politiquement correct qui est né aux États-Unis dans les années 90.
Cette volonté de détruire toutes les statues, notamment celle du Général Lee, revient à refaire la guerre de Sécession avec des lunettes d’aujourd’hui.
Parmi les États qui ont lutté contre les États sécessionnistes, il y avait des États qui étaient encore esclavagistes.
Donc, faire de l’esclavage la question centrale et unique de la raison de cette guerre civile américaine n’est pas juste.
C’est une lecture en noir et blanc de l’Histoire, sans jeux de mots.
C’est le processus du politiquement correct qui continue, qui se développe, qui s’aggrave.
On ne peut pas en faire une lecture manichéenne qui classe le monde en deux camps, les bons et les méchants.
C’est une vision anachronique, c’est-à-dire une vision multiculturelle et multiethnique d’aujourd’hui.
On réécrit le monde d’hier avec les lunettes d’aujourd’hui.

Selon vous, cela ne traduirait-il pas une méconnaissance des Américains pour leur propre histoire, mais surtout un développement de haine de soi qui est assez prégnant en Occident, que se soit aux Etats-Unis ou en Europe ?

Dans le cas des États-unis, oui.
C’est une nation qui a une histoire qui n’est pas longue en comparaison de celle de l’Europe ou des vieilles civilisations asiatiques.
Les Américains connaissent mal leur histoire.
L’histoire n’a pas une science très prisée aux États-Unis ou du moins hors un cercle universitaire assez restreint.
Les méthodes d’enseignement de l’Histoire dans l’enseignement secondaire sont extrêmement lacunaires.
C’est une vision anachronique de l’Histoire qui se développe aujourd’hui au point de simplifier à outrance. Pendant la guerre de Sécession, les gens du Sud n’avaient pas pour but unique de maintenir l’esclavagisme.
Il y avait aussi des gens qui étaient partisans de l’abolition dans les États du Sud.
Il y avait parmi les combattants du Nord, des gens étaient encore esclavagistes.
Je ne veux pas dire que cette question n’était pas importante, mais elle n’était pas la question unique.
La haine de soi est un phénomène qui frappe tout l’Occident, l’Europe, les États-Unis depuis 30 ans, 40 ans.
C’est une société qui ne s’aime plus et qui ne voit le monde que par ce qu’elle pense avoir été ses adversaires et auprès desquels elle présente des excuses postérieures.
Cela donne l’impression qu’il y a un statut de bon ou du méchant, si tant est qu’il y ait des bons et des méchants, héréditaire et à maintenir à travers l’Histoire.

On a l’impression qu’il y a un décalage sémantique.
On apprend que Daesh détruit des statues, mais qu’en revanche les militants antiracistes américains eux les déboulonnent…

Evidemment le poids des mots a son importance.
La sémantique et le sens des mots sont capitaux dans tout le domaine du politiquement correct et de la lutte contre le politiquement correct.
Il est évident qu’on accorde la lutte contre le terroriste islamiste n’est pas abordé de la même façon que la lutte contre le fascisme.
Il y a toujours une volonté, plus ou moins, de chercher des excuses, de ne pas remettre en cause l’Islam à travers l’islamisme, etc.
On mène un combat contre Daesh, mais qui est biaisé intellectuellement. On ne veut pas aller jusqu’au bout du raisonnement et aider l’Islam à se remettre en cause, notamment sur son rapport à la violence. Il s’agit d’une question fondamentale, mais les Occidentaux ne veulent pas aller jusque-là.

Rédacteur en chef adjoint au Figaro Magazine, membre du comité scientifique du Figaro Histoire, et auteur de biographies et d’essais historiques.

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