Editoriaux - Histoire - 22 juillet 2018

Barbouzeries en tous genres !

Nombre de nos confrères ont taxé l’affaire Benalla de « barbouzerie ». Immanquablement, cette appellation renvoie aux images et aux dialogues du film Les Barbouzes, de Georges Lautner, avec Francis Lagneau (Lino Ventura) dit, entre autres, « Chérubin » et « Petit Marquis », Boris Vassilieff (Francis Blanche), surnommé « Trinitrotoluène », mais aussi Eusebio Cafarelli (Bernard Blier), dit « le Chanoine ». Coups fourrés et coups bas, explosifs, acide, travaux de basse besogne, espionnage et meurtres à la dérobée rythment ce monument du cinéma français.

Faut-il, dans le cas de l’affaire Benalla qui secoue l’Élysée et la France, parler de barbouzerie ? À vrai dire, le terme semble exagéré si l’on compare, d’une part les actions plus ou moins secrètes menées principalement pendant la guerre d’Algérie, et d’autre part celles menées par le collaborateur du chef de l’État. Car le terme de « barbouze » vient avant tout de cette période. Cependant, si l’on considère qu’un barbouze est un homme de main qui agit aux marges de la légalité – ce qui est manifestement le cas -, alors, le doute n’est plus permis. Il faut, dans ce cas, remonter plus de cinquante ans en arrière et même très loin dans le temps pour repérer les hommes de main des puissants, manipulés ou non par le pouvoir. Empereurs romains ou chinois, maharadjahs, tsars, sultans et même nos rois ont eu, à travers les âges, recours à des hommes de l’ombre pour éliminer un adversaire, débloquer un conflit, conquérir une terre…

La fin justifie toujours les moyens et chaque époque compose avec les « barbouzes » de son cru et de son temps. Par exemple, le sieur de Loignac a été l’un des bras armés d’Henri III pour envoyer le duc de Guise ad patres (1588) et le moine dominicain, Jacques Clément, a peut-être été celui de la famille de Guise et de la Sainte Ligue pour assassiner Henri III (1589). L’ancien bagnard Eugène-François Vidocq (1775-1857), officieusement placé de 1811 à 1818 à la tête de la Brigade de la sûreté pour infiltrer le milieu des bandits parisiens, n’était-il pas alors un « auxiliaire du pouvoir » ? Sous l’Occupation, les Allemands ont fermé les yeux et même encouragé la collaboration de flics véreux (notamment Pierre Bonny), de gangsters et malfaiteurs de tous poils (Pierre Loutrel, dit Pierrot le Fou, Jo Attia, Henri Fefeu, Albert Danos…) pour servir leurs intérêts.

Que dire de la nébuleuse barbouze en Algérie qui donne tout son éclat à cette pratique. Les réseaux sont, à l’époque, nombreux avec quelques objectifs identifiés : éviter l’infiltration de l’armée et du pouvoir par les éléments de l’OAS ou du FLN. Gravitent, dans cette nébuleuse, le Mouvement pour la communauté (MPC) dirigé par Jacques Dauer ; la Force « C » du commissaire Grassien, sous-directeur de la police judiciaire d’Alger, la Sécurité militaire dirigée à Paris par le général Charles Feuvrier et à Alger par le colonel André, certaines unités de gendarmes mobiles commandées par le colonel Debrosse, le BDL (Bureau de liaison), dirigé par Alexandre Sanguinetti et qui coordonne les services de police et quelques réseaux « barbouzes ». On retrouve, accessoirement, le Service d’action civique (dissous en 1982), le groupe d’Action et de Résistance, l’Organisation clandestine du contingent et bien d’autres officines en mal d’aventures.

Plus près de nous, la France a ses barbouzes officielles et officieuses, comme les faux époux Turenge pris la main sur la mine magnétique dans la baie d’Auckland*. Il y a, aussi, toutes les actions dont nul ne connaîtra l’existence… du moins de son vivant. L’art premier du barbouze est de savoir se faire discret. Dans le cas d’Alexandre Benalla, et si l’on doit le considérer comme tel, alors c’est raté.

* En réalité, c’est Gérard Royal, alors capitaine, Jean Camas et Jean-Luc Kister qui posent deux charges explosives sur le Rainbow Warrior.

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