Editoriaux - Table - 9 janvier 2015

Attentat contre Charlie Hebdo : la réaction totalitaire

Les Français, depuis Saint-Just (« Pas de liberté pour les ennemis de la liberté »), ont pris la fâcheuse habitude de confondre la défense de la liberté d’expression et son usage. Je ne trouve pas de meilleur exemple pour l’illustrer que les réactions suscitées par la tragédie qui a frappé Charlie Hebdo.

Charlie Hebdo est-il une icône de la liberté d’expression ? Depuis quarante-huit heures, on vous le rabâche sur toutes les ondes et vous le croyez parce qu’on y pratiquait volontiers la provocation. C’est faire un terrible contresens, c’est prendre la forme pour le fond et inversement. Défendre une opinion de manière outrancière et laisser s’exprimer les opinions contraires sont deux choses différentes et même antinomiques. La défense de la liberté d’expression est une tâche ingrate qui exige de la modération, du courage et de la droiture. N’est pas Robert Menard qui veut.

La vérité, c’est que depuis bientôt vingt ans, sous la houlette de Philippe Val (1996-2009), Charlie Hebdo qui avait toujours été un organe de la gauche libertaire s’était mué en parfait petit instrument du choc des civilisations, antireligieux certes, mais désormais spécifiquement à l’encontre de l’église catholique et de l’islam, discrètement ultra-libéral et même pro-atlantiste. Si chacun sait que Charlie Hebdo prônait ouvertement l’interdiction du Front national, moins nombreux sont ceux qui savent que la censure y était de mise. Olivier Cyran, Denis Robert et Siné en ont fait les frais. Comme symbole de la liberté d’expression, on peut faire mieux.

Cette confusion, je ne sais si le gouvernement en a été lui-même victime ou bien s’il a voulu l’instrumentaliser, mais le mal est fait. En manque de soutien populaire, il a cru pouvoir réaliser une opération de communication en prenant l’initiative d’un grand défilé d’union nationale. Ses alliés de gauche sont vite venus lui dire combien il serait incongru d’y inviter le premier parti de France. Pour la gauche, la seule liberté d’expression qui compte est la sienne : dur retour à la réalité.

François Hollande n’est pas le seul à avoir commis une bourde. Quasiment tous s’y sont trompés, de Michel Onfray à Éric Zemmour en passant par Ivan Rioufol. Car Charlie Hebdo n’est pas notre 11 septembre, pas plus qu’une répétition de la station Saint-Michel ou de la rue des Rosiers. Une fois n’est pas coutume, c’est Bernard-Henri Lévy qui a employé le mot juste, une exécution, plus précisément l’accomplissement d’une fatwa lancée par des imams ultra-radicaux lors de la publication des caricatures de Mahomet. De fait, l’exécution des caricaturistes de Charlie Hebdo n’est pas de même nature que la guerre d’un Ben Laden contre le Satan américain ou du terroriste Carlos contre le peuple juif. Y voir une guerre contre le peuple français voilà un autre amalgame dont il faudrait se garder sous peine de nous conduire, en retour, à y perdre notre âme.

La charge d’Ivan Rioufol sur RTL contre Rokhaya Diallo et les nombreux commentaires haineux observés ici même sur Boulevard Voltaire à l’encontre de Gabrielle Cluzel me laissent, hélas, penser qu’au sectarisme d’un islam radical est en train de lui répondre le sectarisme non moins radical de tous ceux qui, depuis quelques jours, nous somment d’adopter manu militari un slogan (« Je suis Charlie ! ») aussi insupportable que réducteur.

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