Boulevard Voltaire a recueilli le témoignage d’un professeur de français de , la ville où enseignait avant son assassinat, le 16 octobre dernier. Retour sur une rentrée particulière…

Pouvez-vous nous dire comment s’est passée la rentrée dans votre établissement scolaire ? Dans quel état d’esprit se trouvait le personnel enseignant ? Et, surtout, comment avez-vous abordé les élèves ?

Personnellement, je ne savais pas encore, dimanche soir, comment j’aborderais les élèves ; que dire du geste innommable qui a été commis ? Comment les rassurer alors que nous-mêmes, les professeurs, ne nous sentons plus en sécurité sur notre lieu de travail ?

Dans mes classes, j’ai commencé par interroger les élèves sur ce qu’ils savaient des événements.

Je suis donc revenue sur les faits afin de poser des mots sur ce qui s’était passé et de rectifier les fausses informations que certains avaient lues sur les réseaux sociaux.

Face à une telle horreur, une grande partie d’entre eux sont restés muets… Il faut dire, aussi, que la plupart ont vu circuler, sur Internet, la photo de la tête tranchée de Samuel Paty… Et je sais que c’est le cas dans beaucoup d’autres établissements scolaires des villes voisines.

Mes collègues et moi-même avons insisté sur l’importance de l’esprit critique et de la réflexion, à la fois face aux réseaux sociaux, mais pas uniquement. En effet – et nous le constatons tous les jours -, beaucoup de nos élèves agissent sans réfléchir, suivent celui qui parle le plus fort ou qui en impose le plus. Je suis persuadée que nombre d’entre eux auraient pu, sans pour autant souhaiter sa mort, se retrouver à la place des deux collégiens qui ont accepté, pour trois cents euros, de désigner Samuel Paty à son bourreau. Peut-être ce drame leur permettra-t-il de prendre conscience que leurs actions ont des conséquences et qu’ils doivent donc réfléchir avant d’agir….

Beaucoup ont semblé réceptifs à ce discours.

Je suis moins optimiste quant à l’efficacité de nos propos sur la liberté d’expression. La plupart des adolescents sont convaincus que cette liberté est fondamentale, mais une minorité n’adhère pas à cette idée car elle est contraire aux discours entendus à la maison. Nous l’avons encore constaté ce jour : certains se sont totalement fermés, sont restés sourcils froncés et bras croisés toute la séance. D’autres ont clairement pris la défense du terroriste : « On ne fait pas une minute de silence pour celui qui s’est fait tirer dessus ? […] Si on est un état laïc, pourquoi on entend les cloches de l’église ? […] S’il y a la liberté d’expression, j’ai le droit d’insulter un camarade ? »

Franchement, que vaut la parole d’un professeur quand celle des parents va dans un tout autre sens ?

Selon vous, l’assassinat de Samuel Paty risque-t-il de favoriser l’autocensure au sein du corps enseignant ? Vous êtes-vous déjà autocensurée auprès de vos élèves ou dans la préparation de vos cours ?

Je suis en effet persuadée que, contrairement aux discours de quelques-uns, beaucoup de collègues s’autocensureront à l’avenir car ils auront peur d’aborder certains sujets. Les médias et les hommes politiques ne cessent de clamer haut et fort qu’il faut montrer les caricatures dans toutes les écoles, qu’il faut les afficher, qu’il faut lutter contre le fondamentalisme religieux. Sur le fond, nous sommes d’accord. Le problème est que l’on attend tout de l’école alors qu’elle est confrontée à un problème qui la dépasse. Les enseignants n’ont pas le pouvoir, seuls, de changer les mentalités et de panser tous les maux de la société. Ils ne peuvent pas être seuls à se battre, et ce, au péril de leur vie. Donc, oui, l’autocensure risque de se développer, même inconsciemment. Cela ne m’est, pour l’instant, jamais arrivé mais je ne peux jurer que je n’y céderai pas à l’avenir.

Quelle place les élèves issus de l’immigration occupent-ils dans votre établissement et comment cela affecte-t-il votre manière de travailler ?

Je dirais qu’ils représentent environ 40 % de nos effectifs. Cela n’affecte pas particulièrement ma manière de travailler. Les élèves issus de l’immigration et les autres ont, pour la plupart, des difficultés abyssales dans la maîtrise orale et écrite de la langue française. Je suis contrainte de tout reprendre à zéro tous les ans pour ce qui est de la syntaxe et de la grammaire. Je fais, en revanche, attention à ne pas heurter les élèves quand on travaille sur des textes abordant la question religieuse, la place de la femme ou plus généralement les mœurs. On voit alors des visages se fermer et une tension certaine régner dans la salle…

Qu’est-ce que cette affaire nous révèle de l’évolution des rapports entre professeurs et parents d’élèves ?

Les parents occupent une place toujours plus importante à l’école, à laquelle ils demandent constamment de rendre des comptes. Avec le développement du numérique, ils ont pris l’habitude d’écrire aux professeurs au moindre problème, y compris les week-ends ou à 22 h, espérant parfois obtenir une réponse dans la soirée…. Les enseignants sont ainsi sommés de justifier leurs notes, jugées trop basses, de déplacer une interrogation, d’envoyer par mail le contenu des cours quand un élève a été absent. Certains parents vont jusqu’à contester les sujets de devoirs, se plaindre du trop haut niveau d’exigence ou du choix d’un livre, discuter une punition. Nous sommes constamment dans la justification.

Il en est de même lors des conseils de classe où l’on doit régulièrement s’expliquer sur les résultats des élèves. Les notes de français, où il faut beaucoup rédiger, sont souvent relativement basses. À en croire les parents, le problème n’est pas le manque de maîtrise de la langue française par les adolescents mais bien le professeur, jugé trop exigeant ou à qui l’on va reprocher de ne pas avoir suffisamment préparé les élèves…

Les parents ne font plus confiance au corps enseignant et ne le respectent plus ; il n’est donc pas surprenant que leurs enfants non plus… Il y a bien longtemps que le professeur est descendu de son piédestal ; il n’est vu que comme un fainéant qui ne fait que dix-huit heures par semaine, qui n’a aucune conscience des réalités, se fait plaisir en « saquant » untel… Ce mépris ambiant généralisé est insupportable et il n’est, évidemment, pas étonnant que certains n’aient désormais plus aucun scrupule à critiquer un enseignant sur Internet et à mettre sa légitimité en cause.

Certains avancent que M. Paty était sur le point de recevoir la visite d’un inspecteur et que celle-ci annonçait sans doute une sanction à venir. Avez-vous le sentiment de pouvoir compter sur votre hiérarchie en cas de difficulté avec un élève ou un parent d’élève ?

Je ne veux pas caricaturer, car cela dépend beaucoup des établissements. Certains principaux/proviseurs défendent systématiquement leurs équipes, tandis que d’autres tremblent devant les parents. De ce que j’entends et constate, les enseignants ont souvent le sentiment que les sanctions sont bien en deçà des faits commis : deux heures de colle pour une insulte, une demi-journée d’exclusion pour une menace…Il faut souvent insister pour que certains chefs d’établissement finissent par accepter la tenue d’un conseil de discipline… Et aucune sanction possible pour ce que j’appelle « l’insolence ordinaire » : des élèves refusant de sortir leurs affaires, répondant systématiquement quand on leur fait une remarque, passant leur temps à s’amuser alors que le professeur fait cours.

N’est-ce pas symptomatique d’un climat général dans la société où l’autorité, quelle qu’elle soit, est systématiquement remise en cause ?

J’en suis, en effet, persuadée. L’autorité repose sur la confiance. Or, aujourd’hui, les gens n’ont plus confiance, que ce soit en l’école, en la police ou la politique. On a délaissé l’autorité au nom de la « bienveillance », comme si les deux étaient forcément contradictoires.

3 novembre 2020

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