Un fragment de La Lune remonte des profondeurs

C'est l'histoire de l'expédition de Louis XIV en Algérie qui refait surface.
Capture d'écran YT wocomoFRANÇAIS
Capture d'écran YT wocomoFRANÇAIS

Quatre siècles après la création de la Marine française par le cardinal de Richelieu en 1626, les célébrations de cet anniversaire offrent aux archéologues, aux historiens, mais aussi à chaque Français, l'occasion de découvrir et de mieux comprendre l'histoire de cette institution militaire ainsi que celle de ses prestigieux bâtiments qui ont sillonné les mers et les océans. Au large de Toulon, c'est un fragment de l'épopée du navire La Lune qui a été remonté des profondeurs, au début du mois de juillet 2026. Il s'agit d'un canon en bronze ayant appartenu à ce vaisseau royal de Louis XIV, englouti depuis près de 362 ans.

Cette opération ne répond pas seulement à une logique de récupération d'objets anciens, mais également à une démarche scientifique destinée à mieux comprendre la vie à bord d'un bâtiment de guerre du Grand Siècle et à préserver un patrimoine exceptionnel. Conservée à près de 90 mètres de profondeur depuis le 6 novembre 1664, l'épave est considérée comme l'un des sites archéologiques sous-marins les plus remarquables de la Méditerranée.

Une opération d'archéologie de haute précision

La mission archéologique a été conduite par le Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines, le DRASSM, en collaboration avec la Marine nationale et les plongeurs du Centre expert dans la plongée humaine et l’intervention sous la mer (CEPHISMER). Depuis le navire Alfred Merlin, les équipes ont préparé pendant plusieurs jours une intervention extrêmement délicate en raison de la profondeur du site, situé entre 85 et 90 mètres, imposant aux plongeurs des temps d'intervention très courts suivis de longues heures de décompression. Un robot sous-marin accompagne également les opérations en filmant les interventions et en assistant les archéologues.

Le canon, partiellement enseveli dans les sédiments, a été dégagé avec précaution avant d'être solidement élingué puis hissé jusqu'à la surface. Dès sa sortie de l'eau, il a été placé dans un bain de conservation destiné à stopper les effets de la corrosion provoqués par plus de trois siècles passés sous la mer. Cette intervention s'inscrit dans la mission du DRASSM, créé en 1966, chargé par l'État de protéger, d'étudier et de valoriser le patrimoine archéologique immergé.

Un vaisseau au cœur des ambitions de Louis XIV

Commandé par Louis XIII, mis en chantier en 1638 à Toulon et achevé en 1641, La Lune appartient à la flotte royale avant même le début du règne de Louis XIV. Ce navire de 43 mètres de long pour près de 10 mètres de large est armé de 36 canons et peut embarquer environ 350 hommes, dont cinq officiers, des marins et une centaine de soldats, selon l'Institut français de la mer. Durant plus de vingt ans de service, La Lune participe alors à plusieurs campagnes militaires en Méditerranée. Elle sert pendant les dernières années de la guerre de Trente Ans, achevée en 1648, puis durant la Fronde entre 1648 et 1653. Le navire prend également part aux opérations destinées à protéger le commerce français face aux corsaires barbaresques. En 1662, il affronte La Perle, le navire amiral des corsaires d'Alger, mais ce combat l'endommage sérieusement. À son retour à Toulon, le bâtiment est désarmé et laissé à quai, faute de pouvoir l’utiliser de nouveau.

Pourtant, deux ans plus tard, Louis XIV lui confie une ultime mission. En effet, le Roi-Soleil souhaite mettre fin aux attaques répétées des corsaires barbaresques contre les navires français. Il lance alors une expédition destinée à un projet fou : établir une place forte à Djidjelli, sur les côtes de l'actuelle Algérie. Ainsi, en juillet 1664, une flotte d'une vingtaine de vaisseaux quitte Toulon. L'entreprise tourne rapidement au désastre face à la résistance des Berbères, soutenus par les Turcs. Pour ravitailler ses soldats, Louis XIV décide alors d’envoyer La Lune en renfort.

Le drame du 6 novembre 1664

Sur place, la situation est catastrophique. Le commandant de l'expédition, François de Vendôme, duc de Beaufort, petit-fils d'Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, doit ordonner l'évacuation de Djidjelli après plusieurs mois d'affrontements, ayant sous-estimé ses adversaires. Les Français abandonnent alors une centaine de pièces d’artillerie, laissent derrière eux de nombreux blessés après avoir perdu près de 1.600 hommes au cours de la campagne.

Au moment du retour, La Lune embarque bien plus d'hommes qu'elle ne peut en accueillir. Arrivée devant Toulon, la flotte reçoit l'ordre de gagner l'île de Porquerolles, où une quarantaine doit être organisée en raison d'un risque d'épidémie de peste. Déjà très éprouvé, le navire fait eau de toutes parts mais reprend, malgré tout, la mer le 6 novembre 1664. Quelques heures plus tard, au large de la presqu'île de Giens, la coque cède brutalement. Selon le duc de Beaufort, le vaisseau « coula comme du marbre ». Environ 600 âmes disparaissent dans le naufrage. Seule une poignée de survivants parvient à regagner la côte à la nage.

L'épave ne sera retrouvée qu'en 1993, dans un état de conservation exceptionnel, offrant aux historiens une véritable photographie de la marine du XVIIᵉ siècle. Depuis plus de trente ans, chaque campagne archéologique livre ainsi de nouveaux enseignements sur la vie quotidienne des marins, les techniques de construction navale et l'armement de la flotte royale du Grand Siècle.

Capture d'écran YB FFESSM

Picture of Eric de Mascureau
Eric de Mascureau
Chroniqueur BV- Histoire, patrimoine, culture

Vos commentaires

19 commentaires

  1. Et pendant ce temps l’Association « L’Hermione » cherche vainement de l’aide pour sauver cette frégate, ou du moins sa réplique construite par des bénévoles en 17 ans.

  2. Relisons Voltaire et Le Siècle de Louis XIV. Il parle de l’Algérie, pirateuse en diable. Il raconte la naissance d’une idée farfelue : placer un canon sur un bateau. Toutes les évidences du jour qui vont de soi n’ont souvent été hier que des fantasmagories. L’armée française n’a pas cru aux drones avant se raviser et de se rattraper au pas de course. Il n’est jamais trop tard pour mettre l’avenir à sa portée.

  3. « livre ainsi de nouveaux enseignements sur la vie quotidienne des marins, » mais aussi sur l’incompétence notoire de leurs chefs, en raison des critères de leurs nominations, basées sur l’accord politique et non sur les états de service. Comme d’hab.

    • Et Richelieu est un bel exemple de curé qui aurait été mieux dans une église qu’au Palais, même si on lui doit la « royale »….

  4. Episodes historiques rappelés servant aussi à comprendre les raisons de la conquête ultérieure de 1830 (elle, réussie…), face aux « corsaires barbaresques » qui hantaient la mer et ses côtes depuis si longtemps (voir les cultures populaires méditerranéennes), avec, pour seule visée, l’esclavagisme : voici pour nos « décoloniaux » qui en descendent parfois…

  5. Ca c’est notre Histoire , une de nos richesses et dire que des crétins veulent refaire notre Histoire , la critiquer , la salir alors qu’eux-même aujourd’hui profitent de ces richesses obtenues , voir colonisation car je pense aussi que ces corsaires barbaresques faisaient du tourisme auprès de nos côtes donc les invasions et colonisations ne sont pas qu’européennes , que je sache , Nantes par exemple est devenue une grande ville riche grâce au commerce des esclaves qui a copié ce que faisaient les Arabes tout simplement même si cela est inhumain et aujourd’hui la gauche tient cette ville et s’en félicite car remplie de migrants , d’immigrés agressifs qui sont tous en trottinette et en vélo

  6. Les soldats embarqués étaient principalement ceux du régiment de Picardie, ou colonel général de l’infanterie, ancêtre du 1er régiment d’infanterie. Actuellement en garnison à Sarrebourg et plus vieux régiment de la chrétienté.

    • Il a été la grenouille orgueilleuse qui voulait être plus grande que le bœuf. En faisant des guerres souvent inutiles et la chasse aux protestants francais industrieux , Il a ruiné les finances, et la France ne s’en ai remise qu’après la Révolution.

      • Louis XIV c’était le roi de la France et de son peuple,alors que l’autre la France ne lui impartient et question finance merci 1600 milliards de dettes.

    • Le laissé-passé consulaire s’appelait l’épée et c’était plus expéditif et pas de refus surtout donc utile

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