[STRICTEMENT PERSONNEL] À nous de juger
Jean-Marie Le Pen, fondateur et président du Front national, puis Marine Le Pen, sa fille et son héritière, à la tête du Front, devenu Rassemblement national, ont-ils, le premier entre 2004 et 2011, la deuxième entre 2011 et 2016, contrevenu à la réglementation de l’Union européenne en recrutant et en employant des attachés parlementaires sans que l’activité, voire l’inactivité de ceux-ci, salariés par le Parlement de Bruxelles, ne corresponde pleinement et réellement à leur fiche de poste ? La réponse est oui.
Dans ces conditions, les tribunaux français étaient-ils fondés à se saisir de ce dossier pour imputer au père et à la fille, puis, l’action judiciaire étant éteinte contre Jean-Marie, mort entre-temps, à la seule Marine, un détournement « systématique » de fonds publics ? La réponse est encore oui.
À ce point, deux observations, essentielles, s’imposent. La première tient à ce que dans cette affaire, au terme d’une longue et minutieuse instruction, les deux principaux prévenus - le Menhir disparu et sa fille - n’ont été ni soupçonnés ni convaincus, à aucun moment, en aucune façon, d’avoir puisé dans la caisse à des fins d’enrichissement personnel. Ni corruption ni prédation. Tout le monde (même politique) n’est pas Cahuzac. Mais seulement d’avoir fait, pendant douze ans, et à concurrence de plus de trois millions d’euros, un usage inapproprié des fonds importants accordés à leur parti proportionnellement à ses résultats électoraux.
Au point de confiner à l’absurde...
D’autre part, il est apparu progressivement et de plus en plus clairement que la conception même et la définition du rôle des attachés parlementaires, salariés sur des fonds européens, étaient irréalistes au point de confiner à l’absurde. Embauchés par les différents partis représentés à Bruxelles, ils étaient supposés limiter leur horizon, leur action et l’emploi de leur temps à leur définition la plus stricte et la plus étroite, donc ne sortir en aucune façon de ce cadre restrictif alors même que leurs employeurs les avaient d’abord recrutés - comme il était prévisible - sur la base de leur adhésion, de leur loyauté, de leur fidélité, bref, de leur engagement politique et partisan, en fonction des services déjà rendus et à venir, plutôt qu’en raison de leur compétence théorique. Eurodéputés et attachés, associés dans une lutte et des ambitions communes, étaient naturellement plus soucieux de l’implantation du parti, de sa progression et de leur ascension parallèle que des débats et des thèmes liés au mandat des uns et au contrat des autres. De leur côté, les doux représentants de l’inoffensif MoDem se préoccupaient avant tout de politique intérieure française. Eux aussi, et même les rebelles Insoumis, tombèrent sous le coup d’accusations identiques qui ne se traduisirent pourtant pas par des sanctions aussi sévères. Les centristes s’en tirèrent avec une amende symbolique, de paternelles admonestations et la promesse de ne plus recommencer. Quant au dossier ouvert contre le parti de Jean-Luc Mélenchon, il vient d’être très discrètement clos sans aucune forme ni aucune perspective de procès. Selon que vous serez bannis ou fréquentables…
On notera, au passage, que ce n’est pas seulement le RN qui fait passer ses enfants avant ses cousins, ses cousins avant ses voisins et ses voisins avant les étrangers. François Bayrou et feu Marielle de Sarnez n’auraient pas dit le contraire. De même Jean-Luc Mélenchon a-t-il discrètement mais « systématiquement » appliqué à la tête et à la base de son parti le bon vieux principe de la priorité familiale, au bénéfice de sa fille, de son gendre, de la plus proche de ses amies… et jusqu’à son chauffeur préféré. Faites ce que je dis…
La loi, toute la loi, dans toute sa rigueur
Revenons à Marine Le Pen et à la suite donnée à son affaire. Inutile, ici, de rappeler dans le détail le contenu d’un dossier connu de tous et dont chacun, ces jours derniers, a pu se remémorer le long cheminement et suivre le rebondissement spectaculaire.
Le tempo judiciaire et le calendrier politique ne vont pas au même rythme. On le sait, et dans la généralité des cas, on s’en accommode, bon gré mal gré. Il arrive qu’ils soient incompatibles. C’était le cas, et le choc des deux agendas a contraint à faire un choix.
Les juges, contrairement à ce que certains d’entre eux aimeraient donner à croire, sont des hommes et des femmes comme les autres, avec leurs passions, leurs préjugés, leurs sympathies, leurs faiblesses, leurs principes et leurs arrière-pensées. Citoyens et responsables, ils sont parfaitement au fait du contexte et des conséquences de leurs arrêts, conséquences sociales, morales ou politiques.
Mine de rien, le tribunal correctionnel avait appliqué la loi, toute la loi, dans toute sa rigueur, à Marine Le Pen et à ses co-accusés. Saisis à leur tour par la condamnée, trois magistrats étaient en droit de permettre à la députée du Pas-de-Calais, candidate potentielle à la présidence de la République, de se présenter à l’élection capitale des 18 avril et 2 mai 2027 ou de le lui interdire. Le précédent, déjà historique, de l’affaire Fillon et de l’immixtion de la machine judiciaire dans une affaire minable de costumes, de cravates et de piges était dans tous les esprits et toutes les mémoires. La Justice, les yeux bien ouverts sous son bandeau, avait joué un rôle aussi déterminant qu’abusif dans l’échec d’un candidat initialement assuré de l’emporter.
La cour d’appel avait donc entre les mains le destin de Marine Le Pen et, par là même, celui de la France. Condamnée derechef mais plus légèrement qu’en première instance, Marine Le Pen, première étonnée, s’entendait dire, à la lecture d’un délibéré dont chaque terme avait été pesé au trébuchet, qu’elle avait purgé sa peine d’inéligibilité. De nouveau éligible, donc de nouveau candidate, comme les plus savants politologues ne l’avaient pas anticipé. Ressuscitée des morts politiques, en somme, elle repartait illico au combat
Les juges à leur place
Sitôt connue la décision de la miraculée, en direct au 20 Heures de TF1, l’hypothèse de sa victoire, réputée impossible en 2012, improbable en 2017, à l’extrême rigueur envisagée en 2022, était annoncée pour la première fois comme plus que vraisemblable. À condition, bien entendu, que celle qui est désormais en tête, non seulement dans les sondages d’avant le premier tour mais dans le pronostic final, puisse sans aucun nouvel obstacle aller jusqu’au bout de sa campagne et même un peu plus loin. Depuis ce 7 juillet désormais historique, on peut tenir pour normalement acquis qu’environ un tiers des votants du 18 avril et un peu plus de la moitié des citoyens qui accompliront leur devoir électoral le 2 mai 2027 ne se verront pas empêchés, privés voire interdits d’exercer comme ils l’entendent, en toute liberté, leur droit le plus sacré et le plus fondamental, celui que leur assure une simple carte d’électeur, de déléguer par la majorité de leurs votes, et pour cinq ans, à un homme ou, plutôt, en l’occurrence, à une femme, la charge du pouvoir.
L’arrêt de la cour d’appel est venu en tout cas, fort opportunément, remettre les choses dans l’ordre républicain et les juges à leur place, éminente mais secondaire, plus haut que les simples justiciables, plus bas que le texte de la Constitution et que les principes de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Si les tribunaux, à leurs divers degrés, rendent la justice au nom du peuple français, ils ne constituent qu’une autorité limitée à l’objet de leurs décisions, et celles-ci ne leur confèrent en aucune manière le droit d’empiéter sur le domaine réservé du peuple, seul détenteur de la souveraineté.
Ce n’est pas par le biais d’un arbitrage arbitraire, ce n’est pas dans le tumulte des prétoires, mais dans le secret et la sécurité de l’isoloir, ce n’est pas dans la rue mais dans les urnes, ce n’est pas dans la violence des manifestations mais dans la sérénité des choix réfléchis, ce n’est ni dans les meetings, les sondages ou les médias que réside, en France, la source unique de la légitimité. C’est à nous, c’est à vous et moi, qu’il appartient de juger et de trancher. Sans appel. À notre tour.
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34 commentaires
Merci pour cet article éclairant, qui omet, tout de même, l’aspect très risqué du pourvoi en cassation voulu par Marine Le Pen, qui remet une fois de plus » son destin » dans la Balance des juges. » Jouer à la roulette russe » jusqu’au bout, jusqu’en pleine campagne présidentielle, où ces juges diront leur dernier mot n’est pas très » responsable ». Comment mener une campagne électorale en toute sérénité avec une telle conjoncture judiciaire préjudiciable ? A quoi joue Marine Le Pen, que veut elle réellement ?
Merci @ RIRI.06 pour toutes ses informations précises et sourcees sur ce sujet, ainsi que les risques encourus par ce pourvoi en cassation ( Et non des moindres).
Enfin, en conclusion, je pense qu’il faut urgemment une réforme institutionnelle afin d’exiger un casier judiciaire vierge pour tout candidat aux élections, a fortiori l’élection à la fonction suprême : la présidentielle.
Le premier parti politique du pays , le RN, présente un candidat , et ailleurs du centre à l’extréme gauche une multitude de candidats qui n’ont pour seul programme de faire barrage au RN , et sont prêts pour cela à toutes les alliances , les arrangements , les compromissions , avec les pires ennemis de la République et de la démocratie .
Juste comme çà, pourquoi ne pas présenter une candidature double. Si un des deux flanche, l’autre reste. Un souci médical, ça existe. une procédure peut concerner l’un et pas l’autre…On a dans l’histoire des tétrarchies, des aigles à deux têtes…
Paul ter Gheist bonjour,
Votre suggestion de présenter concomitamment la candidature de M. Le Pen et J. Bardella au scrutin présidentiel 2027 est cohérente et parfaitement compréhensible. En théorie, je suis d’accord avec vous. Mais dans la pratique elle se heurte cependant à des impossibilités matérielles, organisationnelles, financières et juridiques que vous trouverez utilement dans :
—– la Décision NOR : CCCJ2608125S du 26 mars 2026 du Conseil Constitutionnel ;
—– le Guide officiel à l’usage des candidats à l’élection du Président de la République et de leur mandataire – Édition 2026-2027 de la Commission Nationale des Comptes de Campagne et des Financements Politiques (CNCCFP).
Je vous invite à consulter ces documents indispensables à la bonne compréhension des modalités de l’élection 2027. Une fois que vous en aurez pris connaissance (ce qui, j’admets, n’est pas simple et demande une attention soutenue), nous pourrions en reparler si vous le souhaitez. Excellente journée.
Je pose cette question : quand les lecteurs comprendront-ils enfin qu’à ce jour Marine Le Pen est éligible sans avoir besoin de se pourvoir en cassation ? Je lis partout que la pauvre a une épée de Damoclès sur la tête, qu’elle se bat contre vents et marées pour son éligibilité, et que son sort politique dépend de méchants juges rouges, prêts à la dévorer.
Mais enfin, soyons sérieux, qui a exigé de la cheffe du RN qu’elle se pourvoie en cassation ? Réponse : personne ne lui a imposé cela. C’est elle qui a, de son propre gré, pris cette mauvaise décision. Je répète que son recours en cassation n’a strictement AUCUNE UTILITE, et est dangereuse en risquant de ruiner les chances du RN de gagner la présidentielle 2027.
Notez que par son arrêt du 7 juillet 2026, la cour d’appel de Paris a certes condamné M. Le Pen à 12 mois ferme de prison à exécuter à son domicile sous surveillance électronique, mais en faisant, habilement et sans se déjuger, en sorte qu’elle puisse se présenter dès maintenant au scrutin présidentiel 2027 en réduisant son inéligibilité ferme à 15 mois. Avec cette réduction, cette peine est considérée comme ayant été en totalité purgée au 31 juin 2026 ! Difficile d’être plus clément et conciliant !
Le constat est que le pourvoi en cassation de Le Pen n’a pas le moindre rapport juridique avec son inéligibilité définitivement exécutée. L’on se demande donc à quoi joue la cheffe du RN, et pourquoi diable a-t-elle pris cette malheureuse initiative, source d’inutile complication ? N’y a-t-il personne assez sensé au RN pour lui faire comprendre d’une part son erreur tactique, et d’autre part que la cour d’appel voulait enterrer définitivement la hache de guerre ?
Je répète et qu’on lui dise : s’il en est encore temps, que Marine Le Pen ne dépose pas son pourvoi. Et si son recours a été déjà enregistré au greffe de la cour de la cassation, qu’elle s’en désiste et le retire au plus tôt. Et ça ira mieux pour elle et le RN.
12 mois sous surveillance électronique, obligeait MLP à porter un bracelet à des heures définies. Commencer une campagne dans ces conditions l’aurait rendue fragilisée par ceux qui n’ont de cesse de l’attaquer. Ce qu’elle ne voulait à aucun prix tenant au « présumée innocente devant la loi ». Elle se tient à ce qu’elle avait annoncé. Cela hors inéligibilité définitivement exécutée, je vous l’accorde.