Culture - Editoriaux - Histoire - Livres - Musique - Politique - 16 mars 2018

« Le sixième acte », Philippe Kerlouan, Édilivre

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Il est des livres difficiles à juger objectivement, comme celui-ci. Oh, bien sûr, en tournant les pages, on peut chercher la petite bête.

Sur le fond, tenez : un vieux prof de lettres à la retraite se réveille un matin de 2016, avec l’envie d’écrire l’histoire de son premier, de son invincible amour. C’était un peu avant 62, elle s’appelait Lola, lui s’appelle Philippe, il était en khâgne dans le Quartier latin et militait du mauvais côté de l’Histoire, ils se sont passionnément aimés et ne se sont jamais revus. Vous direz que c’est une histoire plate, peut-être, si vous voulez.

Sur la forme, éventuellement : parce que, forcément, quand un auteur érudit fait parler ses personnages, il y a des chances pour que ça ne ressemble pas à du Hanouna : des dialogues sur la versification, les auteurs latins, des échanges sur la profondeur de la passion, des larmes qui affleurent en récitant du Verlaine, main dans la main dans les jardins du Luxembourg. Un peu le même problème, pour ceux qui l’ont lu, que dans L’Heure de la fermeture dans les jardins d’Occident, de Bruno de Cessole – qui utilise d’ailleurs, lui aussi, le jardin du Luxembourg comme un lieu chargé de sens. Les héros sont trop intelligents, ils parlent trop bien. Ça ne sonne pas faux, non, mais c’est un peu étrange aujourd’hui : chez Philippe Kerlouan, la sensualité n’est pas moderne ; ça ne sextote pas beaucoup (mais quand l’un commence à déclamer un poème, l’autre le finit), pas de positions acrobatiques dans les chiottes d’une boîte de nuit (mais une nuit d’amour en ellipse, dans une mansarde pleine de livres), pas de ghosting sur Tinder non plus (mais un adieu silencieux qui brûle la gorge). Et qui s’en plaindrait ?

Bon, à part ça ? Eh bien, je crois, très subjectivement, que l’on peut appeler ça un coup de cœur. Une sorte de poésie pudique et sans illusions, une mise en abyme très bien ficelée, la résurrection de certains sentiments que l’on croyait partis en fumée (l’amour fou, la passion des lettres et de l’Antiquité, les concours de version avec les potes, les blagues un peu cuistres pour initiés, les enthousiasmes idéologiques sincères) et, comme en écoutant certains morceaux de jazz, la nostalgie poignante d’une époque qu’on n’a pas connue (pas moi, en tous les cas), le temps pendant lequel Pierre Bachelet avait un peu moins de vingt ans. C’était l’époque de l’Algérie française (trois coups brefs, deux coups longs), des premiers romans de Nimier et Blondin, des jeunes filles au sourire pur, qui écoutaient de la musique devant le juke-box, et des copains qui s’appelaient Christian ou François et fumaient des Gitanes. Les curés étaient en soutane, mais n’attendaient qu’un signe de faiblesse pour se saper en chômeurs, l’air était plein de promesses et d’une grisante tension politique. Et l’on se sent soudain tout triste mais assez serein, dans la peau de ce vieux prof qui promène son chat en laisse (son chat Socrate – encore une blague de khâgneux) dans les rues de Paris et offre gratuitement ses services de traduction des auteurs anciens à la station Odéon.

Peut-être que si vous n’aimez pas la saudade si particulière des abords du Panthéon, les joutes intellectuelles avec des khâgneuses aux yeux pailletés, les liens distendus puis resserrés, la culture antique et la douceur de l’absence, vous resterez insensible à ce livre. Mais alors, vous n’aurez pas de chance.

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