Une semaine après la décision de Kaïs Saïed de limoger son Premier ministre et de suspendre l’activité du Parlement pour trente jours, l’opinion internationale, relayée par les médias, s’inquiète des dérives autoritaristes du président tunisien. Officiellement, il s’est octroyé les pleins pouvoirs pour faire face à la crise économique et au rebond catastrophique de l’épidémie de Covid-19. Ses adversaires, la plupart issus du camp islamiste, dénoncent un « coup d’État », tandis que ses partisans évoquent un « coup d’éclat ». Essayons d’y voir clair.

Il faut savoir, avant de donner des leçons au président tunisien, qu’il n’a fait qu’appliquer l’article 70 de la Constitution votée en 2014, selon lequel « l’Assemblée des représentants du peuple peut, à la majorité des trois cinquièmes de ses membres […], déléguer au chef du gouvernement, pour une durée déterminée qui ne dépasse pas les deux mois, le pouvoir de prendre des décrets-lois dans le domaine de la loi, lesquels seront soumis à l’approbation de l’Assemblée à la fin de la période en question ». C’est l’équivalent de l’article 16 de la Constitution de la Cinquième République. L’état d’urgence sanitaire que nous avons connu participe du même principe.

Même si la Tunisie n’est pas la France, il est donc abusif de parler de « coup d’État ». Cela n’empêche pas des opposants au régime de dénoncer la menace d’une « monarchie populiste militaire ». Des ONG craignent que le président Saïed n’utilise ses pouvoirs extraordinaires contre ses opposants. Samedi, les États-Unis ont exhorté la Tunisie à reprendre rapidement « la voie de la démocratie ». Le chef de la diplomatie européenne a demandé le retour de l’ordre constitutionnel en Tunisie – avec des précautions verbales, toutefois.

C’est que les accusations, mises en avant, d’atteintes à la démocratie ne doivent pas occulter d’autres risques, qu’il ne faudrait pas prendre à la légère. Le président tunisien cherche à maîtriser les plus radicaux des islamistes, qui profitent de la situation critique du pays pour attiser les mécontentements. Il a mis sur la touche le parti islamo-conservateur Ennahdha, principale formation au sein du Parlement, dont l’action est contestée par une grande partie de la population, notamment la jeunesse, qui dénonce « ce parti de corrompus », incapable de venir à bout de la crise économique et sanitaire.

L’Europe sait aussi que la Tunisie joue un rôle important pour endiguer le flot de migrants africains qui cherchent à la rejoindre. Entre 2019 et 2020, le nombre de personnes qui ont rallié l’Italie par ce « corridor tunisien » s’établirait à près de 13.000, selon les ONG, un bond de près de 400 %, y compris dans la période où les restrictions sanitaires ont limité les déplacements. Ce n’est pas le moment de déstabiliser le pouvoir, comme on l’a fait en Libye, d’autant plus que Kaïs Saïed est loin d’être un tyran.

La Tunisie n’est peut-être pas un modèle parfait de démocratie mais, comparée à d’autres pays du Maghreb ou du Proche-Orient, elle constitue un pays dont la politique est favorable aux intérêts des États européens. Ses dirigeants, à commencer par le chef de l’État français, seraient bien mal avisés de contribuer à la déstabilisation du pouvoir tunisien. Plutôt que de faire la sainte-nitouche et de donner des leçons de démocratie, Macron devrait soutenir un pays qui n’a pas oublié toutes les valeurs que la France lui a autrefois léguées.

2 août 2021

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