« Le bruit et les odeurs », « l’immigration invasion »… à coups de formules chocs, Chirac et Giscard s’emparent du thème de l’immigration dans l’espoir de gagner les élections législatives de 1993. Le PS sera laminé, mais la droite ne saura que faire de sa victoire…

« Notre problème, ce n’est pas les étrangers, c’est qu’il y a overdose. C’est peut-être vrai qu’il n’y a pas plus d’étrangers qu’avant la guerre, mais ce n’est pas les mêmes et ça fait une différence. Il est certain que d’avoir des Espagnols, des Polonais et des Portugais travaillant chez nous, ça pose moins de problèmes que d’avoir des musulmans et des Noirs. »

Jean-Marie Le Pen ? Éric Zemmour ? Non : Jacques Chirac. Le 19 juin 1991, celui-ci préside à Orléans un dîner-débat auquel participent 1.300 sympathisants du RPR. Une réunion de famille. L’ambiance est chaude, la bière est fraîche et la chère est bonne. Chirac se lance, à la fin du banquet, dans une tirade sur l’immigration qui lui sera longtemps reprochée : « Comment voulez-vous que le travailleur français qui habite à la Goutte-d'Or […] qui travaille avec sa femme et qui, ensemble, gagnent environ 15.000 francs, et qui voit sur le palier à côté de son HLM, entassée, une famille avec un père de famille, trois ou quatre épouses et une vingtaine de gosses, et qui gagne 50.000 francs de prestations sociales, sans naturellement travailler ! Si vous ajoutez à cela le bruit et l'odeur, eh bien, le travailleur français, sur le palier, il devient fou. Il devient fou. »

Nous sommes à moins de deux ans des élections législatives de 1993. Depuis plusieurs années, le Front national progresse au détriment de la droite « classique ». En 1986, 35 des siens ont été élus députés ; en 1988, Jean-Marie Le Pen a recueilli 4,4 millions de voix à l’élection présidentielle (14,4 % des suffrages exprimés). Pour Jacques Chirac, il n’est plus temps de finasser. S’il n’est pas question de s’allier au Front national, pourquoi ne pas reprendre certains de ses thèmes ? D’autant plus que l’implantation en France d’un revendicatif inquiète de plus en plus les Français.

En septembre 1989 éclate l’affaire des foulards de Creil. Trois collégiennes musulmanes refusent d’ôter leurs voiles islamiques en classe : « Nous sommes des folles d’Allah, nous n’enlèverons jamais notre foulard, nous le garderons jusqu’à notre mort », expliquent-elles au principal, Ernest Chénière, qui n’a pas d’autres choix que de les exclure. L’affaire devient nationale. SOS Racisme juge « scandaleuse » la décision du chef d’établissement ; Lionel Jospin, alors ministre de l’Éducation nationale, refuse de trancher et Danielle Mitterrand prend position pour les jeunes filles voilées. Premières manifestations concrètes de l’islamo-gauchisme.

Le RPR et l’UDF, minoritaires à l’Assemblée, s’emparent du sujet, sans complexe. Le 31 mars 1990 se tiennent à Villepinte les États généraux de l’opposition sur l’immigration. L’occasion de dévoiler un programme que ne renierait pas Jean-Marie Le Pen et auquel Éric Zemmour a fait de nombreuses références pendant la dernière campagne présidentielle. Que disent le RPR et l’UDF, son alliée ?

Que « la question de l’immigration est primordiale pour l’avenir de la France. Si des mesures ne sont pas prises pour remédier aux déséquilibres et aux tensions qui s’observent dans le pays, le risque de voir naître de graves fractures au sein de la communauté nationale grandira inévitablement » ; que « l’immigration n’est plus et ne peut plus être une solution pour le développement de l’économie française » ; que « l’ n’apparaît pas conforme à nos fondements sociaux et semble incompatible avec le droit français […]. Il revient à l’islam de s’adapter, c’est à lui et à lui seul de le faire afin d’être compatible avec nos règles. »

S’ensuit une batterie de propositions pour lutter contre l’immigration (et pas seulement clandestine) et l’installation d’un islam fondamentaliste : fermer les frontières, réactiver une politique d’aide au retour efficace en créant un plan d’épargne-retour, lutter contre le détournement du droit d’asile, réformer le Code de la nationalité (« On ne devient pas Français sans le savoir ni sans le vouloir »), renoncer à l’automaticité du regroupement familial et même réserver certaines prestations sociales aux Français. Chirac le dira crûment à Orléans : « Il faut enfin ouvrir le grand débat qui s'impose dans notre pays […] pour savoir s'il est naturel que les étrangers puissent bénéficier, au même titre que les Français, d'une solidarité nationale à laquelle ils ne participent pas puisqu'ils ne paient pas d'impôt ! »

Sans surprise, le centriste Bernard Stasi prend ses distances avec ce programme : il a toujours considéré que l’immigration était « une chance pour la France » (titre de son livre paru en 1984). Qu’importe ! L’heure est à la fermeté pour Chirac, pour Juppé, pour Sarkozy et même pour Valéry Giscard d’Estaing : l’ancien président de la République n’hésite pas à comparer l’immigration à une « invasion » dans un article publié par Le Figaro Magazine, le 21 septembre 1991, proposant même de remplacer le droit du sol par le droit du sang. L’heure n’est plus aux demi-mesures : il en va du sort de la « droite » aux élections législatives !

Et cela marche. Malgré les cris d’horreur du service public des médias, les législatives de mars 1993 sont un triomphe pour la coalition RPR-UDF : l’Assemblée élue, écrit le politologue René Rémond, est « la plus à droite qu’ait connue la France depuis plus d’un siècle, plus que la Chambre bleu horizon élue en 1919 après la et même que l’Assemblée sortie des urnes en juin 1968 ». Elle ne compte plus que 52 socialistes et 22 communistes, face à 245 députés RPR et 213 UDF !

La droite ne saura pourtant pas en tirer la leçon. En 2014, Alain Juppé est interrogé sur l’immigration. David Pujadas lui rappelle la fermeté des propositions adoptées en 1990. « Rétrospectivement, je pense que c’était une erreur », répondra, très gêné, l’ancien secrétaire général du RPR, devenu entre-temps le candidat de l’identité heureuse…

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9 août 2022

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