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Editoriaux - Justice - Réflexions - Société - 6 juin 2020

Police/population : la trame scénique des « Montaigu » et des « Capulet »

Le destin de Roméo et Juliette était irrémédiablement écrit : il ne pourrait se conclure que dans la mort, une mort qu’ils considéreront tous deux comme la seule issue d’une tragédie dont ils n’étaient pourtant que les victimes. Car si leur amour était pur, leur jeunesse la garante d’un avenir radieux et l’assurance d’une sincérité émotionnelle, c’est le carcan aveugle de l’irresponsabilité de leurs pères et les initiatives confuses de leurs délégataires qui allaient anéantir ce rêve idéal. Escalus, Frère Laurent, mais aussi Tybalt et Mercutio, par leur implication désordonnée, en ne considérant que les aléas superficiels d’un antagonisme clanique, précipiteront les amants dans la fatalité de leur destin. Mais c’est cet abyme affectif qui transcendera les pères, la lumière venant des ténèbres de leur progéniture défunte.

On pourrait s’étonner qu’un vieux commissaire divisionnaire à la retraite illustre, par une tragédie shakespearienne, ce qu’il ressent en analysant les relations police/population, qu’il n’égraine pas les justifications corporatistes habituelles et qu’il ne se réfugie pas derrière le paravent de l’outrage fait à l’institution. C’est que quarante années passées à faire de la police lui ont, certes, appris à en maîtriser l’exercice, mais elle lui ont surtout permis de discerner avec acuité, par la multiplicité des faits divers qu’il a eu à connaître, la volatilité des certitudes analytiques et la vacuité des orientations décisionnelles en la matière.

Les protagonistes du drame théâtral ont déconsidéré l’essentiel : le destin. À l’image de Pandore, qui ne conservera dans sa boîte refermée que l’espoir, (« l’anagramme philosophique » du Destin !), Montaigu et Capulet, par leur douleur associée, en prendront enfin la mesure.

Réduire la relation police/population à des circonvolutions conjoncturelles, des argumentaires spécieux réciproques à l’aléatoire légitimité circonstancielle, c’est tomber dans le piège clanique destructeur des deux familles de Vérone. Se complaire dans un interventionnisme justifié par la seule volonté de laisser croire à un arbitrage éclairé alors qu’il ne sert que les intérêts inavoués de ceux qui l’exercent, c’est s’apparenter aux délégataires de ces familles, Escalus et Frère Laurent.

Qu’en est-il du destin de tout un peuple ? C’est considérer un territoire, non comme un espace, mais comme une appropriation collective partagée. C’est espérer un lointain commun par l’appréhension et l’assimilation de vecteurs culturels, d’us et coutumes dont l’intelligence civilisatrice a été éprouvée et non une stratification, une hypothétique coexistence de particularismes, voire d’extravagances expérimentales. C’est sublimer l’émotion que procure la fraternité du devenir et, en conséquence, légitimer l’opprobre qui s’appliquerait à ceux qui y dérogeraient. C’est, par la synthèse de ces principes énoncés, espérer de toutes ses forces la pérennisation d’une nation, seule garante de leur préservation.

C’est cela, un destin. L’antithèse d’un « vivre ensemble » qui n’est qu’une litote rhétorique d’une rare perversité puisqu’elle vise contradictoirement à l’impossibilité de vivre ensemble !

Le drame shakespearien est tissé. Le destin ne peut être éludé car il est le seul à permettre le devenir. Mais voilà, les Montaigu et les Capulet ne peuvent y souscrire. Ils ne sont ni vraiment bons ni vraiment mauvais. Ils ne maîtrisent pas toujours le sens de la nuance, mais qu’ils soient dans des forteresses de béton, protégés par des douves ségrégationnistes de banlieue ou disséminés dans une périphérie spatiale et sociale de besogneux, ils souffrent du même mal : leur dignité volée comme pour Roméo et Juliette leur amour impossible !

La dignité, c’est ce qui permet à ceux qui sont dans la résignation d’une vie d’en accepter le parcours. Cela se concrétise par la respectabilité, l’honorabilité, la probité, la noblesse des humbles, la grandeur de l’infiniment simple. Alors, ils se révoltent, cassent, brutalisent, justifient la délinquance, tantôt une jacquerie sous une bannière jaune, tantôt un rodéo à moto, pétaradant leur désespoir comme l’ivresse appelle les vomissements.

Au milieu, policiers et gendarmes, dépêchés par une nomenklatura pétrifiée à l’idée de perdre des privilèges acquis de l’orchestration de ce désespoir. Voués au sacrifice suprême dans l’arène sacrificielle de leur loyauté institutionnelle, ils y perdront leur légitimité par le ricochet de leur engagement, comme Tybald et Mercutio perdaient la vie. Les clans allaient se renforcer à la mesure de la désespérance, par l’illusion de chimères prophétiques et communautaristes pour les uns, par l’asservissement compulsif à un modèle économique mondialisé dévastateur pour les autres.

Les premiers de cordée, Escalus et Frère Laurent, chantres de ces manipulations eugéniques, sont pris à leur propre piège, « cannibalisés » par leurs mentors universalistes. Le rideau va tomber. Pour Shakespeare, on connaît la fin. Une statue en or du couple d’amoureux sera érigée par les deux clans réconciliés. Pour nous ?