Polémique sur le prix des carburants : le révélateur d’une société en profond désarroi

La France saura-t-elle transformer cette crise en électrochoc avant qu'elle ne soit mise sous tutelle par le FMI et la Banque Mondiale ?
station service pétrole gaz oil
@Unsplash

La crise énergétique qui secoue la France depuis début mars sera-t-elle pire, encore, que celle provoquée par les deux chocs pétroliers des années 1970 ? À l’époque, la guerre du Kippour puis la crise iranienne avaient, en moins de cinq ans, multiplié par dix le prix du pétrole, passé – en dollars courants – de 14 dollars, en 1972, à 134 dollars, en 1980 (Energy Institute & France Inflation). Pour les pays de l’OCDE, cette envolée signifia la fin des « Trente Glorieuses » et de leurs années de croissance soutenue. Elle ouvrit une période d’inflation à deux chiffres, de montée du chômage de masse et d’alourdissement de la dette publique. En France, 1974 est d’ailleurs restée gravée dans le marbre comme la dernière année d’un budget à l’équilibre.

Qu’il soit physique, économique ou social, un choc résulte toujours de deux dimensions : son intensité, bien sûr, mais aussi la capacité de ceux qui le subissent à y résister. En intensité, la crise actuelle - avec un baril de pétrole passé de 61 à 110 euros - apparaît, en comparaison, nettement moins brutale. Mais sommes-nous aujourd’hui aussi résilients que ne l’étaient nos aînés, face à de tels chocs ?

Une crise moins brutale que le choc pétrolier de 1973 ?

Lorsque le premier choc pétrolier s’est invité dans le quotidien des ménages, le contexte économique était sans commune mesure avec celui d’aujourd’hui. Avec un chômage proche de 2 %, le plein emploi prévalait. Les finances publiques affichaient encore des excédents budgétaires tandis que la dette – dédiée à l’investissement et à la préparation de l’avenir - gravitait autour de 15 % du PIB. Par ailleurs, notre modèle économique reposait encore largement sur une logique « producto-consumériste » : on consommait essentiellement ce qu’on produisait. L’industrie, qui pesait environ pour 27 % du PIB, et l’agriculture, autour de 5 %, témoignaient d’un appareil productif encore puissant et intégré. Un seul point noir, dans ce paysage rose : une inflation dépassant régulièrement les 5 % par an.

La situation actuelle apparaît très différente. Le chômage avoisine les 8 %, le déficit public frôle les 6 % du PIB et la dette atteint près de 115 % de ce PIB. Le modèle socio-économique a, lui aussi, profondément évolué, glissant vers une forme d’« étato-consumérisme » : nous consommons désormais ce que nous importons avec un pouvoir d’achat en grande partie soutenu par la dépense publique. Autrefois pensée comme un levier d’investissement, la dette s’est transformée en une dette de fonctionnement, destinée à financer les dépenses courantes. Dans le même temps, le tissu productif s’est fortement contracté : industrie et agriculture ne représentent plus, ensemble, qu’environ 10 % du PIB. Autrement dit, si le choc énergétique n’a pas la même brutalité qu’autrefois, il s’inscrit dans une économie structurellement beaucoup moins résiliente.

Car dans les faits - au risque de bousculer quelques idées reçues -, le litre de carburant à deux euros n’est pas cher : en termes réels, il n’est que 6 % au-dessus du prix actualisé prévalant en 1960. Sur la même période, d’autres biens du quotidien ont connu des hausses bien plus marquées. Le prix du pain a progressé environ deux fois plus vite que l’inflation, les cigarettes et le SMIC horaire quatre fois plus vite et les journaux six fois plus vite. La palme revient au prix moyen de l’immobilier parisien : en euros courants, le mètre carré parisien devrait se situer autour de 1.000 euros, soit dix fois moins que le prix actuel.

 

US dollars per barrel Contents
Dubai
S/bbl*
Brent
S/bbl*
Nigerian Forcados
S/bbl*
West Texas Intermediate
S/bbl*
1972 1,90 - - -
1973 2,83 - - -
1974 10,41 - - -
1975 10,70 - - -
1976 11,63 12,80 12,87 12,23
1977 12,38 13,92 14,21 14,22
1978 13,03 14,02 13,65 14,55

Prix actualisés de biens de base et comparaison
par rapport aux prix actuels
Source des données : France Inflation

 

Le vent de panique et d’indignation provoqué par l’accroissement du prix des carburants n’a donc rien de rationnel. Il n’est que le révélateur brutal d’une société en profond désarroi. Incapable d’assurer ses propres dérives, elle se contente de désigner des boucs émissaires : Israël, Trump, l’extrême droite ou encore TotalEnergies. Comme si désigner un coupable permettait d’effacer des décennies de renoncements économiques, d’endettement chronique et d’affaiblissement productif.

Selon l’INSEE, chaque hausse de 10 dollars du prix du baril coûte environ 0,1 point de croissance et ajoute 0,3 point d’inflation. Un pétrole durablement autour de 110 dollars suffirait déjà à ramener la croissance française à un maigre 0,5 % tout en alimentant une nouvelle poussée inflationniste.

Mais si le baril devait monter à 150 dollars, voire davantage – scénario désormais crédible, si la fermeture du détroit d’Ormuz se poursuit cet été -, la France entrerait probablement en récession. Le budget « socialiste à 5 % » adopté dans la douleur est déjà dépassé avant même d’entrer en application, tandis que l’absence de majorité rend toute correction presque impossible à l’approche de la présidentielle.

Le scénario le plus probable est donc celui d’une poursuite inexorable du décrochage avec un État de plus en plus incapable de protéger un pouvoir d’achat qu’il a lui-même habitué à soutenir. Reste une question presque tragique : la France saura-t-elle transformer cette crise en électrochoc avant que, résignée, elle ne soit mise sous tutelle par le FMI et la Banque mondiale ?

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Philippe Charlez
Ingénieur des Mines de l'École polytechnique de Mons (Belgique), docteur en physique de l'Institut de physique du globe de Paris, enseignant, expert en questions énergétiques associé au Millénaire.

Vos commentaires

34 commentaires

  1. Et si on reparlait de la batterie aluminium-air, SANS lithium ? 2.500 kilomètres d’autonomie, un prix de revient kilométrique de 0,07 € (sept centimes), un temps de changement de la batterie de 90 secondes.

  2. +0,50 € de + par litre = +3,50€ de + pour 100 km. Pour l’utilisateur « standard » pas un gouffre. Pour les pro et les gros rouleurs oui.

  3. macron , tes aides on en veut pas ; baisse la TVA et les taxes sur les carburants comme ont fait l’Espagne et l’Italie !!!

  4. Cher monsieur bravo pour votre doctorat en physique mais je me demande si la matière économique fait partie intégrante du cursus ?

  5. Je ne crois plus a un redressement, du moins pas avant les élections. Je pense que le pire est encore devant nous quand on voit l’inaction de ce gouvernement et l’attitude destructrice du président.

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