Editoriaux - Histoire - Société - Table - 24 octobre 2017

On fait ce qu’on veut des autres

J’éprouve la tentation, peut-être même l’obsession de tenter de dégager un dénominateur commun à la multitude de ces violences, de ces dégradations, de ces haines, de ces vulgarités et de ces hontes qui, aussi différentes qu’elles soient dans leur manifestation, semblent nous solliciter pour que nous en trouvions la clé.

Par exemple, les pompiers et les médecins désormais caillassés dans des cités qui ne tolèrent pas qu’un monde professionnel officiel vienne troubler leurs malfaisants trafics. Et non pas, comme a osé le soutenir un médecin urgentiste CGT en légitimant presque l’inacceptable, parce que les pompiers seraient des militaires.

Une police attaquée sans inquiétude ni vergogne parce que, dans le climat actuel, elle est quasiment présumée coupable et rendue même responsable des coups qu’elle reçoit.

Derrière ces phénomènes qui sont aux antipodes de ce que le père d’Albert Camus enseignait à son fils : “Un homme, ça s’empêche”, il est possible de déceler un débridement, un laisser-aller, une débauche, une libération, une absence radicale d’attention à autrui qui ont pour conséquence d’autoriser le surgissement du pire de soi.

L’augmentation considérable, en 2017, des voies de fait et menaces contre les médecins ne révèle pas seulement une répugnance institutionnelle mais une hostilité, voire une haine à l’encontre de tous ceux qui ont pour vocation de faire le bien ou de faire cesser le cours du mal. Pompiers, fonctionnaires de police embarqués dans le même opprobre.

Impossible d’occulter cette volonté perverse et sauvage de s’en prendre, ici ou là, alors qu’il se croyait à juste titre intouchable, au camp du bien, de ceux qui s’efforcent de faire tenir debout, modestement, courageusement, une société. On maltraite des vertus plus qu’on ne dégrade des lieux et qu’on n’offense des personnes, même si le cumul n’est que trop souvent constaté.

Comment, surtout, ne pas s’interroger sur l’incroyable déferlement de ces derniers jours qui met en cause et révèle une multitude de comportements vulgaires, indécents, agressifs, criminels enfouis dans les plis du temps, de la peur ou de l’impuissance ?

S’il est clair qu’on ne peut se mettre à la place d’une femme qui ressent comme une violence quelque atteinte sexuelle que ce soit, sans son consentement, qu’il y ait ou non contact physique, je voudrais cependant attirer l’attention sur le terme pénal d’« agression », qui a sans doute créé de la confusion chez certains “harceleurs” ne pouvant pas imaginer, par exemple, que tel ou tel attouchement, accompli comme sans y penser, dans une familiarité trouble, était assimilé par la loi à une “agression”.

Il y a évidemment, derrière ces actes de proximité et de quotidienneté délictuels, si peu dénoncés, rarement poursuivis, la longue histoire de l’inégalité entre les hommes et les femmes, les secondes étant réduites peu ou prou à des apparences qu’on flatte, qu’on touche et qu’on désire de la part des premiers trop longtemps englués dans une conception de la virilité qui s’autorisait tout. Le pouvoir des uns, la faiblesse des autres.

Toutefois je n’ai pas quitté mon thème central. Pour les harceleurs, ces agresseurs inconscients des ravages qu’ils causaient au détriment de la dignité et de la liberté des femmes, pour les “frotteurs” du métro, pour cette humanité qui s’abandonne, du geste le plus dérisoire en apparence à l’offense la plus traumatisante, il y a la certitude qu’ils ont le droit de libérer ce qu’ils sont sur l’autre du sexe opposé. Que l’extériorisation de leur envie est, somme toute, si consubstantielle à ce qu’ils sont qu’elle ne peut pas être incriminée ni coupable.

Ce que la politesse, dans notre société déréglée, aurait dû imposer comme retenue, respect et abstention, l’expansion revendiquée de soi l’a dégradé en incorrection, indélicatesse et emprise.

Se libérer à tout coup et à tout instant, c’est tout se permettre sur la gamme qui va de l’anodin au tragique. Hors de soi, point de salut ! On fait ce qu’on veut des autres.

Extrait de : Justice au Singulier

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