Editoriaux - Polémiques - Société - 26 septembre 2018

On débaptise… à sens unique

(Épisode 1 : Allende, Clemenceau, Jaurès, etc.)

L’affaire remonte au 2 juin dernier, lorsque SOS Racisme a appris avec effroi que la rénovation de la maison de l’écrivain Pierre Loti était bénéficiaire du loto du patrimoine de Stéphane Bern. L’association a exhumé certains propos choquants de Loti remontant au XIXe siècle au sujet des Juifs et Arméniens de l’Empire ottoman.

Mais SOS Racisme est allé plus loin, exigeant aussi qu’on débaptise “des lieux scolaires du nom de cet auteur de discours de haine”.

Cette juste proscription vise à rendre impeccable la société française – comme le sont déjà, à titre individuel, à peu près tous les fondateurs de SOS Racisme. En effet, ce n’est pas eux qu’on verrait truander des mutuelles étudiantes, palper des salaires fictifs, traficoter des chèques ou marchander des Rolex. Ce magistère moral fait qu’on peut, sans crainte de censure, leur signaler des cas plus affreux encore que ceux de messieurs Pierre Loti et Alexis Carrel (privé par monsieur Delanoë d’une rue du XVe pour eugénisme social).

Pour ces gens, peu importe le contexte historique, peu importent les évolutions de la société. Pour eux, le passé doit être jugé au présent pour que le futur soit rose, et tant pis si cela suscite des générations amnésiques. Puisque le temps des grands autodafés de la mémoire est venu, voici quelques pistes de réflexion à l’usage des inquisiteurs. Puisque le camp du bien décrète le grand ménage, appliquons la consigne et élargissons.

Cinquante ans après Pierre Loti, l’icône de gauche et médecin martyr du militarisme, encensé voici peu par les communistes, écrivait ceci dans sa thèse de doctorat (1933) :“Les Juifs se caractérisent par des infractions typiques : l’escroquerie, la duperie, la calomnie et l’usure […] Ces faits suggèrent que la race influe sur la délinquance […] L’homosexuel organique est un malade méritant la considération en tant que tel […] Les Gitans constituent d’usage des groupes délictueux où règnent la paresse, la colère et la vanité. Les homicides sont très fréquents entre eux.” Les Arabes sont “imprévoyants, oisifs et portés au vol”. L’auteur ? Salvador Allende (mort en 1973 à Santiago du Chili, lors du coup d’État du général Pinochet, ensuite dictateur).

En 1920, une noble figure de la lutte contre l’antisémitisme visite les ghettos de Pologne. Voici son récit : “Ce qui domine à Busk, après le canard et l’oie, c’est le Juif crasseux, inquiet et doux, empressé à toutes les besognes d’industrie ou du négoce. La misère de ces gens est extrême. On ne sait s’ils en souffrent. Sordides, lamentables, avec un éternel sourire d’obséquieuse convoitise. Peut-être pas malheureux […] Une pluie drue lave – non sans besoin – le ghetto […] En de puantes ruelles, hommes, femmes, enfants, circulent […] Partout aux fenêtres, parmi d’innommables guenilles, des yeux guettent […] Au fond de petites échoppes noires […] des prunelles flambent dans le ruissellement argenté d’une barbe de prophète. Des nez crochus, des mains en griffes s’agrippent aux choses obscures, et ne les lâcheront que contre monnaie sonnante. La bouche invite, le geste retient.” L’auteur ? Georges Clemenceau (celui de J’accuse). La couverture du livre, elle, plaira aux chasseurs de stéréotypes.

À l’époque même de Loti, que craignait donc l’idole socialiste et martyr de la paix, “prophète” à qui Le Monde, en 2014, consacrait un hors-série hagiographique ? Il craignait (La Dépêche, 1er septembre 1889) que le libre-échange “ne livre aux frelons juifs le miel des abeilles françaises”. Ce “prophète” était Jean Jaurès, alors âgé de 30 ans, député depuis cinq ans déjà.

On fête le 200e anniversaire de la naissance du fondateur du socialisme scientifique. Géant qui “fait encore rêver” et dont la pensée “incarne une véritable alternative” (La Croix, 4 mai 2018). Or, qu’écrivait ce philosophe (entre autres horreurs) de son collègue Ferdinand Lassalle, fondateur du Parti social-démocrate allemand ? “Il est clair – son crâne et sa chevelure le prouvent – qu’il descend des nègres (bien nigger, non negro) ayant suivi Moïse dans sa fuite d’Égypte ; ou sa mère ou sa grand-mère paternelle ont forniqué avec un nègre. Ce mélange de juiverie, de germanisme et cette racine négroïde, produisent de fait un type particulier. Son sans-gêne est aussi typique du nègre” (Lettre, 1862, Marx-Engels Werke, vol. 30, p.257).

Cette liste, non exhaustive, sera enrichie tout au long de l’année. Embarqués dans un monde devenu fou à force de regarder les djihadistes démolir des statues et brûler des bibliothèques d’un côté, et les bien-pensants déboulonner des statues et censurer des bibliothèques de l’autre. La sémantique change mais la violence reste.

Article écrit conjointement avec Marc Eynaud

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