Chaque semaine, vous pointez les dingueries sociétales de notre époque dans Le Figaro Magazine, désormais rassemblées dans votre dernier livre, Nous vivons une époque formidable. Mais, depuis Les Précieuses ridicules et Les Femmes savantes, qu’y a-t-il de véritablement neuf en la matière, au pays de Molière ?

La grande nouveauté, évidemment, ce sont les réseaux sociaux qui offrent une formidable caisse de résonance pour la bêtise quotidienne et qui permettent à tout un chacun de se prendre pour le penseur de Rodin. Enfin, il y a d’autres choses : femmes à barbe enfin sorties du cirque pour chanter sur un podium, légumes oubliés, hystérie vegan, théorie du genre, quinoa pour tous, etc. Molière aurait adoré !

Pour demeurer dans le registre des paradoxes spatio-temporels, que dire de cette génération née de Mai 68, à l’origine plutôt joviale, et qui, désormais, porte haut l’étendard du néo-puritanisme ?

C’est effectivement le paradoxe ultime. Ceux qui préconisaient de jouir sans entraves ordonnent, aujourd’hui, de ne surtout pas déconner et de filer bien droit. Désormais, c’est plutôt « Couinons sans entraves » ! Il suffit de regarder n’importe quel sketch ou film de Jean Yanne pour constater que les libertés n’ont fait que régresser, avec l’approbation et la surveillance des anciens « libertaires ».

Jean-Baptiste Poquelin, une fois encore, et Le Bourgeois gentilhomme allant avec : autrefois, les pauvres pardonnaient aux riches de l’être, parce qu’au moins leur fortune servait à embellir leur paysage quotidien. Ce qui n’est pas tout à fait le cas d’actuels mécènes au mauvais goût très sûr, n’achetant que pour mieux spéculer et dévaster nos paysages au passage ?

Tom Wolfe a très bien parlé de tout cela, et Jean Clair continue de dénoncer la supercherie avec l’intelligence qu’on lui connaît. Cet art spéculatif est parfait pour ses riches clients, une véritable bénédiction, car il ne nécessite aucune culture ni aucune formation : c’est cher, donc c’est bon !

Autre paradoxe : alors que laideur des choses et vulgarité des idées déferlent en masse, Laurent Gerra et Éric Zemmour affolent l’Audimat™, tandis qu’un Gaspard Proust et un Fabrice Luchini emplissent les salles. Le passé aurait-il donc encore de l’avenir ?

Éric Zemmour n’est pas à proprement parler un comique, son discours est plus politique, il est donc logique qu’il trouve son public. Le succès de Gaspard Proust, de Laurent Gerra, de Fabrice Luchini, auquel j’ajouterais celui de Sylvain Tesson – qui tient des propos très conservateurs – montre que, contrairement à ce que l’on tend à nous faire croire, la France ne se réduit pas aux fans du « Quotidien » de Yann Barthès ou de la matinale de France Inter. Il y a aussi des gens qui ont un cerveau et qui, pour cette raison précise, ne souhaitent pas qu’on les prenne pour des idiots. Cette sorte de doxa officielle de ce que l’on nomme aujourd’hui le « politiquement correct » est peut-être, finalement, à voir d’un bon œil : elle suscite la réflexion. Car sans elle, il n’y aurait pas de Gaspard Proust ni de Laurent Gerra. Et sans elle, je ne saurais pas quoi écrire chaque semaine…

Et à part ça, vous allez bien ?

Ça va, merci. Mais je dois vous laisser : un lâcher de bobos vient d’être organisé rue des Martyrs, je ne voudrais rater cela pour rien au monde. Il y aura plein de barbes, de bonnets et de Stan Smith. Ça va être transgressif, voire disruptif…

Entretien réalisé par Nicolas Gauthier

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