Les publications de Onfray (né en 1959) s’enchaînent à la vitesse de l’éclair : il est capable de sortir un ouvrage à raison d’une fois par mois. Son dernier essai en date s’intitule Sagesse : savoir vivre au pied d’un volcan (chez Albin Michel/Flammarion). Encore une fois, le dernier Lumière scinde l’ des idées en deux écoles : celle des forts et celle des faibles. Ici, Rome contre Athènes. Mais toujours, le réalisme contre l’idéalisme, ou bien Nietzsche contre Schopenhauer. Dans cet essai, Onfray rend un vibrant à son maître, Lucien Jerphagnon (1921-2011). Pour autant, il reste hanté par son passé. Il raconte et se raconte avec grand talent car son ego n’est jamais de trop. Ainsi la philosophie n’est-elle plus qu’un sophisme ? Chronique d’une discipline qui tombe.

Le matérialisme se réduit à la fascination des corps, de la chair, de la meurtrissure, voire des ordures. Dans les années 80, les nouveaux philosophes comme Bernard-Henri Lévy et le défunt occupaient un espace audiovisuel déterminé par le goût du spectacle. Pour que le vide remplisse encore le vide, le natif d’Argentan fit son entrée dans l’arène médiatique avec Le Ventre des philosophes (en 1989). Un credo simple à entendre : on est comme on se nourrit. Il s’agit de psychiatriser l’auteur : de taper là où ça fait mal. Comme Plenel, Onfray tient à vider les poubelles. Un nouveau Rousseau qui passe à côté de Joseph de Maistre.

Outre son engagement indéfectible en faveur d’un socialisme d’inspiration proudhonienne, Onfray se donne un objectif clair : dénoncer un complot historique fomenté au profit du spiritualisme sous ses multiples formes, et notamment sous la forme judéo-chrétienne. Du nihilisme pur et dur, selon lui. En ayant en tête la thèse nietzschéenne selon laquelle le philosophe pense comme il est né (dans le paragraphe 6 de Par-delà bien et mal), Onfray fait valoir son discours de la méthode : le biographisme conçu comme un autre matérialisme dialectique. Dans cette logique, l’origine sociale produit l’action et l’essence précède l’existence.

Après la parution du Traité d’athéologie (en 2005), il se rend juge des élégances : Freud n’est qu’un déviant sexuel, de plus tolérant avec l’idéologie nazie malgré sa judéité (dans Le Crépuscule d’une idole, 2010), Sartre qu’un ancien collabo et résistant de la dernière heure, toujours prêt aux compromissions pour s’ériger en figure historique (dans L’Ordre libertaire : la vie philosophique d’Albert Camus, 2012), et Sade qu’un monstre à sang froid adepte de la torture (dans La Passion de la méchanceté, 2014). Les voies de l’homme seraient donc interpénétrables. Seul Onfray a-t-il sans doute le talent nécessaire pour sonder les cœurs et les reins ? Pour autant, l’admirateur de Généalogie de la morale ne se rend-il pas compte qu’il fait lui-même de la morale ?

Enfin, le philosophe Alain restait à ajouter sur la longue liste des antisémites notoires (à juste titre) comme Céline ou (dans Solstice d’hiver, 2018). Mais, aussi matérialiste soit-il, Onfray ne fait pas mieux que les nihilistes qu’il pointe du doigt : il cherche la pureté. En outre, il cultive, tel un gourou, son jardin numérique avec sa Web TV. Après tout, Onfray est le Platon que la France actuelle mérite : une idole qui dénonce des idoles. Ce monde est à table pour grignoter tout ce qui consommable. Quand il n’y aura plus rien à consommer, il restera toujours des poubelles à vider. Et Prométhée n’aura plus de feu à livrer…

14 janvier 2019

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