On peut être agacé par – voire plus -, on peut s’interroger sur la profondeur et la cohérence de certaines de ses positions régaliennes, mais on ne peut rester insensible à ses efforts pour tenter d’incarner, de prolonger, via les commémorations, ce qu’il faut bien appeler le génie français, l’âme de la France. Ce mélange unique d’Histoire, de littérature, de géographie incarnée et de destinées individuelles prises dans la mécanique inexorable des événements. Emmanuel Macron, par le Pléïade de sur le bureau de sa photographie officielle, par l’entrée de Maurice Genevoix au Panthéon aujourd’hui, a senti cela et tenté d’effacer les silences, les abandons de ses prédécesseurs sur ce sujet symbolique. Le Monde rappelait que la panthéonisation de Genevoix avait été recommandée dès 2011 par Joseph Zimet, directeur de la Mission du Centenaire, approuvée par Nicolas Sarkozy, mais rejetée par François Hollande… Avec Maurice Genevoix, Emmanuel Macron a voulu, selon un conseiller, « clore le cycle du centenaire de la Grande Guerre de manière digne et marquante ».

Maurice Genevoix fut longtemps classé, à côté de Giono, Ramuz et Colette, comme un écrivain de la célébration de la nature, voire régionaliste. Il ouvrait même le bal dans le Lagarde et Michard, avec Raboliot. C’est vrai, mais c’était réducteur et non seulement cela négligeait le pan peut-être plus fondamental de son œuvre mais aussi le lien qui unissait les deux, comme pour Giono d’ailleurs, autre grand incompris, dans son rapport à la guerre et à la nature. C’est le propre des grands écrivains que de rester inclassables et aptes à une nouvelle redécouverte à chaque génération.

Si Maurice Genevoix incarne si bien cette âme française, c’est d’abord par son parcours et ses origines. Certainement issu, vu son nom, de catholiques ayant fui la Genève calviniste, il naît dans la Nièvre en 1890 d’une famille de la petite bourgeoisie commerçante. Il est, comme Colette, de cette France de l’intérieur, cette Gaule encore chevelue où dominent les bois et les fleuves. Où la nature, avec la lecture et l’école, étaient les seuls consolateurs d’une vie qui n’avait rien d’idyllique (il perd sa mère à douze ans…).

Tout un pays, toute une enfance, toute une nature préservée vers laquelle il se tournera, avec la maison achetée en bord de Loire, après le grand traumatisme, quand il faudra revivre. On ne parlait pas, alors, de « résilience », mais ce fut cela : blessé au bras, une brillante carrière universitaire interrompue, l’Histoire avait déjoué les chemins bien tracés du brillant normalien de 1911. Et devant cet est de la France saccagé, les paysages des bords de Loire préservés montraient que la vie pouvait reprendre. Mais l’Histoire et la blessure (comme Cendrars) avaient transformé l’écrivain, lui avaient imposé leur sujet. Et l’œuvre se construisit entre ces deux pôles : le témoignage de guerre et l’immersion dans les forêts de Sologne. Mais la classification demeure fausse : dans tous ses livres, à chaque page, c’est la même précision physique, la même attention à la violence (de la guerre, des bêtes, des hommes), la même subjectivité de l’écrivain qui tente de comprendre avec lucidité et de scruter, malgré tout, des éclairs d’humanité. Il y a des clairières, des épiphanies dans le style de Genevoix, comme le récit de son arrivée boueuse avec Porchon chez une vieille dame, dans sa maison impeccable (Ceux de 14, Nuits de guerre, collection Points, II, p.240-241).

Trop longtemps, l’œuvre de Maurice Genevoix fut négligée : on lui préférait, pour de bonnes ou de moins bonnes raisons, Le Feu, de Barbusse. Avec l’effondrement des idéologies, le temps d’entendre la voix juste de Genevoix est arrivé. Les historiens avaient ouvert la voix. L’annonce de la panthéonisation, il y a deux ans, a entraîné réédition et frémissement des ventes.

L’Histoire, qui avance à grands pas et semble être indifférente à nos commémorations, réserve parfois des raccourcis saisissants : la fille de Genevoix épousa, en 2007, un certain Bernard Maris, économiste et journaliste, qui milita pour son entrée au Panthéon. Bernard Maris tomba sous les balles islamistes le 7 janvier 2015, lors de l’attentat contre Charlie Hebdo. J’apprends aussi qu’une cérémonie du 11 Novembre organisée par la France dans un cimetière a été visée par un attentat en Arabie Saoudite.

11 novembre 2020

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