Editoriaux - Politique - Social - Société - 21 janvier 2020

Mandat d’Emmanuel Macron : une atmosphère violente inédite

Le mandat d’ est affecté depuis trop longtemps par un climat de violences, d’intimidations, de menaces, de contestations multiformes et d’une totale absence de respect pour les institutions et les représentants de la France officielle. Je continue à estimer que cette atmosphère est inédite car on a beau rappeler que d’autres Présidents ont été, eux aussi, parfois en butte à des atteintes discutables, elles demeuraient ponctuelles et n’avaient rien à voir avec le ciblage permanent qui vise les ministres – certains annulent leur venue ou les cérémonies prévues -, et plus gravement le président de la République, voire le couple présidentiel, même s’il convient de ne pas surestimer la nature de ces incidents.

Ce qui a changé est, en effet, le passage de l’exception à la règle. Hier, il pouvait arriver que l’immunité physique et personnelle du Président soit, en de rares circonstances, dans le collimateur, mais avec Emmanuel Macron, on est conduit à se réjouir quand, miraculeusement, malgré l’aide d’un service d’ordre impressionnant ou de réactions de sauvegarde très rapides comme au théâtre des Bouffes-du-Nord, il n’est pas confronté à l’ire populaire, aussi réduite qu’elle soit parfois.

Le président de la République est clairement victime sur ce plan qui devrait relever pourtant d’une sorte de savoir-vivre de la démocratie. Il porte sur ses épaules et sa personne non seulement la rançon de ce qu’on prétend négativement qu’il est, mais l’ensemble d’une histoire politique qui a vu se déliter peu à peu les auras présidentielles. C’est d’autant plus injuste que, malgré ses foucades dont il s’est repenti, il n’a jamais lui-même favorisé des altercations – contrairement à un Nicolas Sarkozy qui donnait l’impression d’en jouir quand il ne les suscitait pas – et qu’on n’a jamais pu lui dénier une forme de courage qui ne lui faisait pas fuir les confrontations même les plus vigoureuses dans le dialogue.

Il y a quelque chose, dans le mandat d’Emmanuel Macron, qui manifeste la banalisation au mieux, l’exécration de la fonction présidentielle au pire.

Mais comme il n’est pas interdit d’évoluer, il me semble que le président de la République est aussi et en même temps coupable. De la même manière qu’il convient d’attendre d’avoir rassemblé tous les éléments pour porter un jugement – par exemple comme dans l’affaire Chouviat, sur le comportement policier et la victime -, il n’est pas absurde d’ajuster sa perception de l’attitude présidentielle après un délai suffisamment long pour que l’appréciation ait du sens. Les opposants de la première seconde comme les inconditionnels d’emblée ne sont guère recevables puisque leur parti est pris de toute éternité.

L’éventuelle culpabilité du Président a fait l’objet d’un débat passionnant sur Sud Radio dans la matinale de ce 20 janvier – Yves de Kerdrel, Didier Maïsto et Thierry Guerrier – et j’y ai puisé des éléments de réflexion qui se sont ajoutés à certaines de mes observations critiques faites d’initiative.

Concernant, d’abord, cette prétention de tout réformer et de nous faire croire que la France avait besoin de cette incessante volonté de métamorphose pour, en quelque sorte, justifier rétrospectivement une élection présidentielle dont l’assise électorale était mince. Rien, en effet, ne m’est apparu plus absurde que ce prurit se vantant comme d’une gloire de la réforme pour la réforme qui a conduit, par exemple, certains ministres comme Jean-Michel Blanquer affirmant initialement ne pas vouloir tout bouleverser pour se lancer, par la suite, dans une course effrénée à la transformation et à la déstabilisation pour le meilleur mais aussi pour le pire.

Entre une France laissée en l’état et un pays sans cesse bousculé jusqu’à lui imposer des changements de cap totalement inadaptés, au détriment de l’essentiel qui aurait été méthodiquement et sereinement d’améliorer l’existant, un juste milieu était possible.

Cette mesure aurait été d’autant plus souhaitable – et on constate de plus en plus les effets dévastateurs de son défaut – qu’Emmanuel Macron, avec son élection de 2017, avait à la fois une légitimité de principe indiscutable (nul n’avait à la contester et le faire est une perversion civique) mais pas le moindre mandat pour s’arroger le droit de tout subvertir.

Il me semble qu’il y a là une analyse et une synthèse – j’aplanis ainsi notamment les divergences entre Didier Maïsto et Thierry Guerrier – susceptibles de convaincre une majorité. Le dépassement de la droite et de la gauche aurait alors emporté cette configuration raisonnable de l’exercice d’un pouvoir respectueux de ce qui l’avait précédé et qui était à maintenir.

On ne remet pas sans cesse en cause l’élection d’Emmanuel Macron, mais sa faible représentativité par rapport aux votants comme aux inscrits aurait dû naturellement conduire ce dernier vers une politique qui, plutôt que de cliver, aurait rassemblé. Il ne s’agissait pas de cultiver le plus petit et médiocre dénominateur commun mais de ne pas faire comme si la République tout entière lui avait octroyé un blanc-seing de révolution radicale, quelles que soient ses modalités démocratiques.

C’est la grande culpabilité d’Emmanuel Macron de n’avoir pas compris que son pouvoir d’agir devait avoir forcément des limites, mais que devenir aussi noblement immobile et inutile qu’un Jacques Chirac n’était pas forcément une fatalité. Cette outrecuidance de la présidence Macron est autant la conséquence d’un tempérament – quoi, on oserait m’assigner des freins et des entraves ! – que du poncif faisant croire à quiconque aurait l’honneur et la charge du suprême pouvoir que sa seule mission est de réformer hier, de troubler aujourd’hui et de brouiller le visage de demain.

Le Président ne m’en voudra pas, lui qui aime la plénitude du « en même temps » : en l’occurrence, il est à la fois victime ET coupable.

Extrait de : Justice au Singulier

À lire aussi

Le « con », c’est l’autre

Ecrire un billet sur la « connerie » donne le frisson... …