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À la mémoire de Pierre-Guillaume de Roux

Œuvre à la fois chtonienne et ouranienne que celle que nous livre le philosophe Alain de Benoist, décidément très prolifique, ces derniers temps, sur le plan éditorial. Par son titre majuscule, tout d’abord, La Puissance et la Foi renvoie autant à la – dans ses deux aspects si étroitement complémentaires, de l’auctoritas et de la potestas – qu’à la théologie, prise dans son sens le plus large. Mais surtout par son contenu, aussi dense qu’inspirant et instructif et qui, par sa dimension encyclopédique, constitue une somme complète et intelligente sur un sujet inépuisable et parfois complexe. Les huit longs textes enrichis de substantielles notes de bas de pages peuvent être regroupés en deux sous-ensembles : l’un relatif à la théologie politique telle qu’entendue par le juriste Carl Schmitt, l’autre portant, d’une manière générale, sur l’ des religions.

L’ouvrage débute par l’affirmation du caractère polymorphe et ambivalent de la théologie politique, notion duale qui ne traduit rien de moins que la complexité des rapports, souvent conflictuels, entre Dieu et César, entre le spirituel et le temporel. Le introduira ce hiatus parfaitement inconnu dans l’Antiquité où la avait partie liée avec les affaires de la cité sans qu’il en résultât d’irréductibles antagonismes. Avec le christianisme s’instaure durablement, en Occident, ce que Rousseau appellera un « perpétuel conflit de juridiction » entre le religieux et le séculier. Par là, cependant, le christianisme se condamnait à déserter à jamais la Cité terrestre puisque, constate de Benoist, « en dissociant le temporel du spirituel, le christianisme a tout simplement créé les circonstances dans lesquelles il devenait possible au pouvoir temporel de s’autonomiser par rapport au pouvoir spirituel, et à l’homme de s’affranchir de Dieu. […] Le christianisme, en d’autres termes, a produit la modernité laïque en raison du déploiement de sa logique interne, si bien qu’il est aujourd’hui la première victime de ce qu’il a engendré. »

Ajoutons, néanmoins, que la modernité, n’a pas totalement rompu avec toute transcendance, celle-ci ayant été rabattue par elle sur un curieux immanentisme métaphysique. « La modernité prend ainsi l’allure d’une “théocratie athée”. Toute forme d’organisation politique, même celle qui se veut laïque ou séculière, [surtout celle-là, notamment en France, NDLR] apparaît du même coup sous-tendue par une image métaphysique du monde », relève encore de Benoist. En d’autres termes, le dépérissement de la religion n’a pas entraîné celui du religieux.

C’est pourquoi Carl Schmitt a pu écrire cette phrase qui a fait florès : « Tous les concepts prégnants de la théorie moderne de l’État sont des concepts théologiques sécularisés. » (Théologie politique, 1922, 1969). Le juriste allemand, qui se défendait d’être théologien – non sans une certaine équivoque –, en tenait pour la thèse de la sécularisation – que le théologien allemand Erik Peterson tentera de battre en brèche –, considérant, notamment, que l’ Église, par sa médiation entre le Christ et le peuple des croyants, a rendu politiquement visible l’invisibilité de l’Esprit saint (« être dans ce monde, sans être de ce monde », écrivait-il, en 1917, dans La Visibilité de l’Église). Avec cette thèse, le hobbesien Schmitt ne pourra que s’opposer frontalement au thomiste Jacques Maritain.

Mais l’essai d’Alain de Benoist va bien plus loin que ces passionnantes disputatios. Ainsi consacre-t-il un passionnant développement sur l’opposition entre la Rome pécheresse et la messianique , préfiguration d’un conflit quasi eschatologique entre l’islam et l’Occident. Dans un autre chapitre, l’auteur saisit d’ailleurs l’occasion pour mettre en évidence le lien tragique mais non nécessaire entre monothéisme et violence.

Un livre stimulant, didactique et érudit par l’une des plumes les plus limpides et élégantes de notre temps.

20 février 2021

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