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En 2017, avec Les Panthères grises, déjà saluées en ces colonnes, Patrick Eudeline manquait de peu le prix de Flore. Dommage, tant l’homme qui écrit à la fois dans Rock & Folk et L’Incorrect demeure un irremplaçable chroniqueur du temps qui passe, façon Réac & Roll, doublé de l’un de nos meilleurs écrivains de .

En plus d’une dizaine d’ouvrages, il a beaucoup parlé de lui en creux ou de manière plus ouverte, même si son principal personnage demeure Paris, celui qu’il a connu, celui qui n’est plus. Musicien – le groupe Asphalt Jungle et les tubes « Polly Magoo » et « Planté comme un privé », c’était lui, en fin de siècle dernier – et journaliste à la fois, la définition de ce métier donnée par le regretté Henri Béraud, le fameux « flâneur salarié », semble avoir été écrite rien que pour lui. Pour s’en convaincre, prière de se rapporter à Gonzo, recueil de quelques décennies passées à observer ce monde ancien qui s’en va dans l’indifférence générale.

Car le Paris de Patrick Eudeline, c’est celui d’avant. Là où on pouvait fumer dans les bistrots et y jouer au flipper. Avant les bars à jus de tofu et les barbiers, les kebabs et les campements d’immigrés clandestins, les trottinettes électriques et la ville « inclusive » si chère à Anne Hidalgo. Si Eddy Mitchell a chanté celui des fortifs – « M’man », quelle belle chanson –, le Paris que notre homme pleure en ces pages, c’est aussi celui des squats et du trou des Halles, un peu interlope, un brin marginal, mais si français, au bout du compte.

Là, les pérégrinations hasardeuses d’un « fils de », punk crépusculaire, mais né capé et tombé amoureux d’une strip-teaseuse de Pigalle. Bien sûr, il y a la drogue en arrière-plan du tableau, façon toile peinte dans les décors de théâtre populaire d’autrefois, celui du Grand-Guignol n’était pas loin de la Butte. Surtout, il y a la pertinence des observations : lire du Eudeline équivaut, globalement, à deux années de sociologie à Jussieu ou Nanterre.

Et puis, il y a le style. Ces phrases taillées au cordeau. Sèches et nettes, qui évoquent celles d’un Joël Houssin, autre écrivain foutraque de la veine à la fois futuriste et passéiste : la série du Dobermann en témoigne. Jadis publiée au Fleuve noir, puis mise brillamment en images par Jan Kounen, avant que cette vénérable maison d’édition – San Antonio, Peter Randa, B.R. Bruss, pour ne citer que ces seuls exemples – ne se recycle péniblement dans l’adaptation de séries télévisées américaines, voilà une littérature dont ne peut que saluer l’âcre mélancolie.

Oui, le style. Inimitable et inimité. La chronique qu’il tient chaque mois dans Rock & Folk, « La Vie en rock », est un modèle du . De vétilleuse précision historique en fulgurances sociétales, de drôlerie sinistre en empathie avec des artistes parfois trop injustement oubliés ; et parfois d’une mauvaise foi sans nom, mais qui participe aussi du charme de cet homme si élégamment dévasté, tel qu’on le disait naguère de Keith Richards, guitariste en chef des Rolling Stones depuis un sacré bout de temps.

Bref, Patrick Eudeline, même si doublé d’un homme au commerce charmant et à l’intelligence lumineuse, demeure le Prince noir de la République des Lettres, même si lu par une minorité de plus en plus grandissante d’amateurs éclairés. En d’autres termes, amateur d’Édouard Louis et autres niaiseuses autofictions, passe ton chemin. Car si Anoushka 79 nous dresse le savoureux portrait d’un régiment de tocards plus ou moins à la dérive, il s’agit avant tout d’un livre d’hommes. Et d’un fichu bon bouquin ; ce qui ne gâte rien.

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