Editoriaux - Société - 7 septembre 2019

Lilian Thuram, ou le monde en blanc et noir

Le 8 juillet 1998, les Bleus se qualifièrent en finale de leur Coupe du monde grâce à deux buts marqués par leur arrière-droit face à la Croatie : Lilian Thuram finirait, alors, par croire aux sirènes de l’antiracisme bon enfant, auréolé de son titre mondial dans le sport le plus populaire. Misère des temps modernes oblige, lui et ses partenaires de jeu devinrent les porte-étendards, non pas d’un mouvement littéraire ou musical, mais d’un folklore publicitaire au slogan dévastateur : « la France black blanc beur », la conséquence du droit à la différence célébrée par la gauche morale des années 80. Au milieu d’une énième polémique concernant les cris de singe proférés contre des joueurs originaires d’Afrique noire par des ultras de première division italienne, Thuram se devait d’en remettre une couche dans un entretien accordé au Corriere dello Sport, le 4 septembre. Le lendemain, l’ancien joueur de Parme a dû expliquer ses propos, sur RTL, en prétextant que ces derniers, tenus en italien, avaient été tronqués par la presse française.

Seulement, pourquoi donner tant d’importance à des actes qui ne grandissent pas ceux qui les commettent ? Saisissant la balle au bond, le natif de Pointe-à-Pitre se voit, sans doute, en symbole d’une génération qui s’obstine à juger son pays à cause de la remise en application du Code noir par Napoléon, de 1802 à 1848, et ce, tout en feignant de ne point savoir qu’il fut lui-même un gladiateur des temps modernes. Il est plus aisé, pour l’auteur de Mes étoiles noires, en 2011, de surfer sur la confortable concurrence victimaire et l’indignation sélective qui lui est associée. La même année, il n’a pas eu de mots assez durs contre le sélectionneur national de l’époque, Laurent Blanc, qui fut soupçonné d’ouvrir une brèche en faveur d’une discrimination des footballeurs noirs dans le processus de formation. C’est un autre de ses collègues de 98, Christophe Dugarry, qui monta au créneau pour signifier que Thuram avait, le soir du fameux sacre, demandé aux « Noirs » de l’équipe de France de faire une photo ensemble. Rétrospectivement, Dugarry fit la réflexion que « les Blancs » de l’équipe ne se seraient pas permis de s’exprimer ainsi.

De plus, l’Indo-Européen a-t-il eu vraiment le monopole de l’esclavagisme ? De la Haute-Asie au cœur de l’Afrique, la hiérarchisation des êtres humains, allant jusqu’à la réduction au statut d’homme-objet, fut déterminée d’abord par les rapports de classes, et non pas seulement par ceux de races. En l’occurrence, l’anthropologue français Claude Lévi-Strauss avait expliqué, dans Race et Histoire, comment les conquistadors avaient procédé pour vérifier l’humanité des indigènes du continent américain… Sa conclusion résonne encore : « Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie. » Parce que, dans l’éternelle dialectique entre les possédants et les possédés, les stéréotypes vaudront toujours leur pesant d’or. En bref, « United Colors of Benetton® » pour les amers qui ne sont obsédés que par la race. Il faut, donc, se méfier comme de la peste de l’essentialisation de la personne, celle-ci éludant volontiers le poids des masses. Ou un amour de soi qui ne dissimule en rien la haine des autres.

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