Editoriaux - International - 8 juin 2019

Lettre d’Alger (suite) : Hirak, la passe de 7 ?

Le « Hirak », c’est le « mouvement » : un terme utilisé notamment au sens politique et social dans le monde arabe, et en Algérie depuis le 22 février 2019. Jusqu’à présent, ce mouvement, qui se déroule tous les mardis dans les universités et tous les vendredis dans le centre des grandes villes d’Algérie, est demeuré pacifique en dépit d’un durcissement de la répression : arrestations par centaines, barrages routiers pour bloquer les manifestants, mort tragique en prison de Kamel Eddine Fekhar. Un collectif de dizaines de professeurs de médecine a rendu publique une déclaration très vigoureuse dénonçant les conditions de la mort suspecte de leur confrère, et celles des obsèques qui ont suivi. Le pouvoir a-t-il fabriqué le martyr qui va l’abattre ? De plus, Fekhar était un Mozabite, et l’on voit bien que ce pouvoir cacochyme redoute aussi bien la révolte de la rue que les particularismes berbères, une question que le pouvoir français jacobin avait été inapte à comprendre, mais que Soustelle avait, lui, parfaitement théorisée, en grand savant qu’il était.

Vendredi, le Hirak n’a pas faibli ; il a, d’ailleurs, déjà obtenu six succès de rang de nature à le convaincre de poursuivre sa ligne : le renoncement de Bouteflika à se représenter, puis sa démission, le report de l’élection présidentielle, puis l’annulation du scrutin prévu le 4 juillet, la démission du président du Conseil constitutionnel. Et la mise en prison de dignitaires et oligarques notoirement corrompus ou fraudeurs. La septième manche a commencé, désormais, et elle sera décisive mais délicate : l’opposition saura-t-elle se structurer et rester unie pour obtenir une profonde transformation des institutions politiques et judiciaires ?

Après que tous les verrous de sécurité ont sauté un à un, le chef de l’État par intérim, Abdelkader Bensalah se trouve désormais en première ligne dans une configuration juridique inédite et difficile, face à une contestation puissante. Or, Bensalah va avoir 78 ans et il n’est pas certain qu’il puisse tenir physiquement sa ligne, qui est de proposer un « dialogue inclusif », d’ailleurs rejeté par le Hirak, qui demande son départ. Dans son discours du 6 juin, il déclare refuser de partir mais, surtout, se fixe comme objectif l’organisation de la nouvelle élection présidentielle sans en donner la date. Comment fera-t-il s’il n’y a pas plus de candidats que pour le précédent scrutin manqué ? Les constitutionnalistes soulignent que son intérim prendra légalement fin le 8 juillet. Que décidera-t-il, alors, de faire ? L’armée interviendra-t-elle (bien quelle ait assuré que non) ? Les manifestants réclament une véritable transition et, donc, le départ de tous les dignitaires liés au système. Des collectifs de partis, syndicats, associations, personnalités, qui sont en train de s’organiser, veulent de nouvelles institutions. Sauront-ils ou pourront-ils organiser des états généraux ? Une Constituante ? Une nouvelle République ?

Une « Conférence nationale de la société civile pour une transition démocratique et pacifique » sera organisée par le collectif du même nom, le 15 juin. Elle annonce d’ores et déjà son souhait de modifier la Constitution et les lois électorales en vue de changer de République. Mais les musulmans piétistes ou traditionalistes commencent à manifester leurs opinions (article double page de El Watan du 7 juin) et souhaitent que l’islam demeure non pas la religion d’État (comme c’est le cas) mais soit promu en religion officielle, juifs et chrétiens n’étant que « des minorités reconnues ». Et cet article ne parle pas de l’abolition de l’ordonnance de 2006 qui assortit le délit de prosélytisme non musulman d’une peine de 2 à 5 ans de prison (inclus le seul fait de porter sur soi des évangiles). Certes, la foule chasse de ses rangs les barbus qui tentent de s’y infiltrer : le souvenir des années sanglantes est une cicatrice indélébile et sensible dans la mémoire collective.

Mais le temps presse, à présent, car l’Histoire montre que la paralysie politique et le vide institutionnel peuvent mener au coup d’État ou aux troubles les plus graves. Le 15 juin, les collectifs d’opposition doivent absolument s’entendre et conserver leur unité jusqu’ici remarquable.

NDLR : cette lettre fait suite à celle publiée dans ces colonnes, le 2 juin.

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