Editoriaux - Politique - 10 juin 2019

Le temps des traîtres

72 élus locaux de « droite » ont donc rejoint Macron pour faire « réussir » la France. Cette vaguelette a été amplifiée par les médias. Il s’agit de préparer la victoire inattendue de LREM aux municipales, c’est-à-dire son ancrage local, avec une conquête du Sénat à la clef.

Admirable soumission à l’intérêt supérieur du pays d’élus qui, la main sur le cœur, abandonnent le parti qui les a fait élire et qui vient de perdre les élections européennes. On les imagine le regard pointé sur l’horizon de l’avenir, et le cœur serré par le triste paysage de leurs amis perdus. En fait, leurs yeux connaissent un léger strabisme, l’un qui regarde sur les résultats de leurs bureaux de vote et l’autre vers les municipales prochaines. Le cerveau reçoit les deux informations, oublie évidemment la fidélité aux valeurs et autres formules décoratives des discours pour ne retenir qu’une conclusion : mince ! Si un candidat pas trop mauvais monte une liste LREM centre gauche, centre droit, et que je garde l’étiquette LR ou UDI, je suis foutu, je saute ! L’idée que le travail accompli durant six ans pour leur ville puisse résister à un effet de mode ne les effleure pas : courage, fuyons ! Les traîtres d’hier n’étaient que des précurseurs. Lorsque la trahison gagne, c’est la fidélité qui a tort.

Ce que ne perçoivent pas ces maires et élus des villes prospères et sereines, des régions préservées des sinistres économiques et de l’invasion migratoire, c’est que le vote calamiteux pour Les Républicains a révélé une France coupée en deux, non par une opposition idéologique entre la droite et la gauche, mais par une fracture entre deux pays irréconciliables, celui qui souffre de la mondialisation et celui qui, pour l’instant, s’en satisfait. L’idée du pouvoir actuel, composé de rescapés de la gauche, d’arrivistes de « droite », et surtout de gens qui pensent que l’économie est le tout de la politique, c’est que la France qui s’en tire aura en face d’elle deux France qui rament, une d’extrême droite et une d’extrême gauche, qui ne pourront s’entendre, et qu’il pourra donc perdurer tandis que certains le qualifieront de « droite ».

Macron n’est certes pas de droite. Il vient de la pire des gauches, celle qui associe le fric et le « progressisme » sociétal, c’est-à-dire la décadence des mœurs. Largement impliqué dans la politique funeste de Hollande, le voilà qui se présente aujourd’hui comme le sauveur de droite, sinon de la droite. Ses résultats depuis qu’il est aux affaires, c’est-à-dire avant 2017, sont bien modestes, même s’ils sont gonflés par les médias. La réalité est que sa victoire dans les bureaux bourgeois apeurés par les gilets jaunes ne peut cacher une France qui demeure à la traîne alors que le climat économique mondial s’assombrit. Si la crise éclatait, que certains redoutent du fait d’un endettement qui ne résisterait pas à la remontée des taux d’intérêt et de l’éclatement de la bulle d’argent fictif que leur faiblesse a engendrée, la crispation sociale, la guerre des classes que Macron a suscitées conduiraient à l’explosion. Le maire de Belfort, Damien Meslot, n’a pas signé l’appel des 72 : il dénonce le fait que le plan social qui menace 1.000 emplois chez Alstom repris par General Electric n’a été annoncé qu’après les élections européennes. Or, celui qui est à l’origine de cette catastrophe n’est autre que le « sauveur », Macron en personne. Sauveur de l’économie, celui qui la brade ? Patriote, au moins européen, celui qui cède un pan de notre filière nucléaire, civile et militaire aux États-Unis ?

La droite du fric, du tout économique, a voté Macron. Les carriéristes « républicains » s’y reconnaissent. Entre le progressisme délétère et le souverainisme anxiogène pour les possédants, le conservatisme a disparu, alors qu’il est le cœur de la vraie droite, celle qui maintient le navire national assez solide pour résister aux tempêtes. Il ne faudra pas longtemps pour s’apercevoir de son absolue nécessité dès que le vent souffle et que la mer s’agite. En ces temps-là, ce sont les lâches opportunistes qui disparaissent.

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